CHAPITRE XVi
Madame de Rus et ses intrigues.
Quelle était donc cette cousine de M. de Roquesante, cette dame de Rus que le roi avait été obligé d'exiler de Paris, dont les intrigues faisaient tant de bruit et sur le compte de laquelle la marquise de Sévigné demandait plus lard, en la qualiflant de sorcière ^^\ des renseignements à sa fille? Saint-Simon dans ses mémoires et M"^® du Noyer ^^' dans ses lettres nous l'apprennent.
Quant à sa parenté avec Roquesante, le livre de raison de celui-ci, conforme sur ce point aux ouvrages qui ont traité de la généalogie des Raffélis du Gomlat, nous dira qu'issue personnellement d'une famille noble et distinguée du Languedoc et fixée depuis quelques années dans les environs de Carpenlras, elle s'appelait Françoise de Soissan de la Bédosse, qu'elle avait épousé en 1649 Esprit de Raffélis nommé ordinairement M. de Rus, nom sous lequel elle fut toujours connue, et que son mari lirait d'une terre avec château qu'il possédait entre les villages de Lagarde-
\] Leltre du i5 mai 1676.
(2) Anne-Marguerile Felit, connue sous le nom de M™» Du Noyer, née à Mmes en 1663, morte en 4720, a laissé des sortes de mémoires ayant pour litre Lettres historiques et galantes ou correspondance entre deux daines une à Paris l'autre en province, mémoires qui ont eu plusieurs éditions cl nui forment un recueil de 5 vol, in-f2.
Paréol et de Sérignan au Comté Venaissiii ^'^ et au diocèse d'Orange. Esprit de Raffélis était cousin remué de germain, comme ou disait jadis, avec notre conseiller, petit-flls de frères ^^^. C'était un officier attaché à la personne du grand Turenne et avec lequel il avait brillamment assisté aux sièges si connus de Philipsbourg, de Mayence et d'autres villes et aux combats de Norlingen et du Faubourg Saint- Antoine ; le Roi lui avait donné ensuite le commandement de l'artillerie de sa province de Bresse et Bugey ; plus tard il était entré dans la marine où on le trouve commandant un fort vaisseau, et il est cité pour sa bravoure en diverses circonstances dans plusieurs relations navales imprimées.
Pendant que son service retenait loin du Comtat et aux armées ce brillant mais débonnaire officier, sa femme M™® de Rus, après avoir fait parler d'elle à Paris à l'occasion des faits que nous mentionnions, revenait en Provence.
Antérieurement, si nous nous en rapportons au dire de ^jme (]y Noyer, elle avait commencé par être attachée à la personne de la duchesse de Mazarin, alors la belle Hortenso Mancini, qu'elle aurait quittée lorsqu'elle vit que les faveurs du jeune Roi se portaient ailleurs ; elle avait été ensuite liée d'amitié avec M"'^Scarron. Nous avons cru pouvoir déduire plus haut que ce fut grâce aux liaisons conservées par elle
(I) La leno do Rus n elail donc point en Dauphiné, comme tous les généalogistes le disent, mats du territoire de Lagarde-Paréol.
(2; Originaire de Carpenlras, Esprit de Ilaflélis était fils de François aussi i-ieur de Rus et de Jeanne de Malliei et pctil-fils d'autre rrauçois, frère cadfcl 'le Pierre, aïeul de notre conseiller et do Laure des Isnards.
à la Cour qu'elle avait intrigué, à l'époque de la créatiou de la Charabre de justice, pour faire nommer son cousin, et cela dans le but d'en retirer plus tard gloire et profit.
Renvoyée de Paris à la suite des événements que rapporte M. Ravaison et fixée à son château de Rus, on la suit par le bruit que fil sa liaison avec le comte de Suze ^'^ son voisin et qui est le sujet d'une lettre de M°'^ de Sévigné à sa fille ''^\
Le récit de ses galanteries avec ce gentilhomme et celui ensuite de ses non moins honteuses intrigues avec le seigneur deRochegude, un autre de ses voisins M. d'ArnouH'^ riche personnage, successivement ami du cardinal Mazarin et de Colbert et intendant général de la marine,- constituent certainement la page la plus divertissante des mémoires de M"^® du Noyer. Nous la donnerons, bien qu'un peu longue, dans notre supplément. On comprendra, après sa lecture, que les qualifications d'enchanteresse, de sorcière que ses contemporains donnaient à M"^® de Rus ne pouvaient être appliquées avec autant de raisons.
Rien de plus tristement divertissant, en efi'el, et qui rappelle mieux les intrigues d'un roman, que la ruse, l'esprit inventif, les comédies déployées par celte dame pour arriver à l'établissement de ses enfants et à son propre avantage. D'abord elle fait épouser à son fils aîné, M. de
(i) Nous nous étendrons à notre supplément avec quelques détails sur ce comte de Suze, qui avait épousé la Dlle du lieutenant général en Provence, le comte de Mérinville, prédécesseur de M. de Grignan, sur la famille de l'intendant d'Arnoul, ainsi que sur la seigneurie de Rochegude. ^'ous pourrons par des notes inédites sur ces sujets intéresser nos lecteurs.
;2) Lellre du 47 janvier J(>i*0.
Sainl-Sauveiir, la veuve de l'inlendanl d'Arnoul, Madeleine de Sauiger, qui n'avait pas moins de 25 à 30 ans de plus que son nouveau mari, mais qui était fort riche, et son fils cadet, M. de Soissan, devient le mari de M'^^ d'Arnoul, fille de la veuve remariée , et richement dotée aussi. Enfin, M. de Rus étant venu à mourir, elle a le talent de se faire épouser elle-même et de rendre amoureux de sa personne le propre fils de l'intendant d'Arnoul, le fils de sa belle-fille par conséquent, riche, intendant de la marine comme son père, seigneur aussi de Rochegude et nanti de l'amitié de Colberl. De sorte que sans inceste, sans dispenses de l'église, elle était la propre belle-sœur de run de ses enfants et la belle-fille de l'autre ^^K Toutes ces alliances furent passées devant notaires en forme très régulière, et c'est avec une attention toute particulière que nous en avons fait la vérification sur les originaux aux archives de ces notaires ou à celles du château de Rochegude. L'adresse de M™® de Rus pour amener la réussite de ses combinaisons domestiques est tout au long racontée par l'auteur des letti^es galantes. Tout était extraordinaire chez cette dame, nous dit encore M™® du Noyer : à Baumes de Venise, où elle avait son hôtel et une partie de ses biens, on la verra, lancée dans la plus haute dévotion, fonder des œuvres pies, bâtir un couvent auquel les chanoines de sa paroisse seront accusés d'avoir mis eux-mêmes le feu par jalousie de leurs droits.
(I A propos de ces raaiiiiges, nous duniions dans nos ndtos à noire Sm» vol. riiislouc des branches des Kaffélis qui descendeiit de M»» de Rus el qu'aucun auteur ni sén6alO;;islo n'a continué jusqu'à nos jours, el les seules cxi.slanl encore de cette famille.
Nous la retrouvons dans Saint-Simon ^^\ qui ne pouvait manquer de la signaler comme une des personnalités les plus étranges de son époque. C'est elle, dit cet auteur et après lui Achard dans son Dictionnaire des grands hommes de Provence, et de nos jours M. Lucas de Monligny dans ses intéressants « Récits variés ^"^^ » qui imagina rUlumitié maréchal- ferrant de Salon ¥v3inço[s Michel, dont on parla beaucoup à la fin du XVII® siècle. On ne doute plus, en effet, aujourd'hui que ce ne fût M""*' de Rus qui joua la comédie pour envoyer cet homme à Paris révéler au roi de prétendus secrets et l'engager dans le fond à épouser régulièrement son amie M™® de Maintenon ; mariage et démarches dont elle aurait assurément tiré profit si la mort ne l'avait enlevée quelques mois plus tard ou si elle avait encore eu quelque chose à souhaiter pour les siens, devenus riches et pourvus de bonnes charges.
Au sujet de l'événement du maréchal de Salon, nous publierons quelques détails inédits qui nous ont été fournis par le regretté M. Gimon, notaire de cette petite ville, en son vivant membre associé de l'Académie d'Aix, lequel avait étudié spécialement la question de cette fumisterie, question qui a longtemps passionné les esprits et intrigué les historiens de Louis XIV.
M^^ du Noyer raconte encore dans un autre de ses chapitres le testament original, suivi des apprêts non moins
{!) Edition de Sautelel el Cie, Paris i8i9, t. 2, p. i2i. Dans noire supplément nous donnerons celle citation de Saint-Simon en réfutant les expressions de pauvre el de laide que l'auleur applique à noire héroïne.
(2/ Aix, Makaire, 1874, p. 295.
curieux, dont s'entoura, pour mourir, M"^° de Rus; cette auteur ajoute qu'elle tenait tous ces détails du marquis d'Oppéde. Sa fin fut celle d'une personne de haute piété, paraît-il ; mais bien que la qualification de sainte lui soit demeurée dans sa famille, ses galanteries et ses intrigues ont contribué à lui donner une toute autre célébrité dans l'histoire ^*' et dans sa province.
[i) Le savant M. de Boislisle dans ses intéressantes notes sur les mémoires de Saint-Simon en cours de publication, consacre quelques détails sur M^a de Rus et les d'Arnoul ; mais il commet une petite erreur en fixant au mois de septembre 1701 la mort de cette dame. Nous avons relevé son acte de décès du 2 mai 1699 aux archives de Rochegude ; nous le reproduirons d'ailleurs in extenso.