CHAPITRE XVIH
Retour de Roquesanie en Provence. — Ses biens lui sont restitués. — Mort de sa femme. — Le comte de Grignan est nommé lieutenant-général gouverneur en Provence. — Son arrivée à Aix, celle de la comtesse. — Mort du premier président d'Oppède, son caractère, regrets publics ; il est le dernier chef du parlement d' Aix choisi dans cette compagnie.
Nous venons de raconter, d'après Guy Patin, la grâce de Roquesante obtenue par les instantes sollicitations de sa femme, son séjour et sa maladie à Paris. Il ne tarda pas à revenir en Provence, où. malgré sa mésaventure, il reçut l'accueil le plus chaleureux de la part de ses collègues du parlement, notamment de son ami le président de Régusse au parent, duquel, M. de Gaillard, il venait de marier une de ses filles.
Si nous en croyons Esmivy de Moissac qui, comme nous l'indiquions dans une note ci-dessus, avait été longtemps au parlement le collègue de son fils, tous ses biens avaient été confisqués. Nous trouvons que le 22 mai 1668 il fut remplacé dans sa charge au parlement par Simon de Raousset, seigneur de Sellions, de Tarascon.
Nous pourrions croire que le Roi en lui rendant la liberté, l'avait remis aussi en possession de ses biens dans lesquels
figurait la finance de sa charge ; car, peu de temps après, il prêle à divers amis des sommes relativement importantes.
C'est ainsi qu'en 1G72 nous voyons le président de Récrusse s'obliger à son écjard d'une nouvelle somme de 8,1 50 livres en sus de celle de 6,850 qu'il lui devait depuis 1663, les revenus de la totalité de la somme devant être portés au nouvel intérêt légal le denier vingt ^^\
D'autre part en 1672 aussi, il transigeait avec dame Françoise de la Tour de la Charce et Gouvernet, épouse de •jj.Hdin^rtf de Rafélis seigneur de Rognes, au sujet de la désafl*Gclion à son profit des revenus de cette seigneurie et de la terre de Concernade, qualifiée d'arriére-fief, pour l'acquit des intérêts annuels d'un capital de 22,000 livres qu'il venait de prêter audit gentilhomme ^-^
Nous le trouverons également un peu plus tard prêter 10,000 livres au comte de Grignan pour des arrangements de famille avec son frère le chevalier. D'autre part encore divers achats faits à celte époque pour l'agrandissement de ses domaines dans la seigneurie de Grambois, semblent confirmer l'opinion que nous émettions au sujet de la restitution qui lui fut faite de la valeur de sa charge de conseiller.
Toutes les acquisitions, transactions, accords quelconques et actes de la vie privée passés par Roquesante, depuis son
(1) Le denier vingt, ou 5 OiO, est resté le taux réglementaire depuis Colbert qui avait interdit le denier dix-huit ou 5,55 p. 0(0.
(2) Nous parlerons dans notre supplément de celle créance de Roqnesanle sur M. de Rognes et nous expliquerons dans quelle supposition fantaisiste, par suite de son idée Oxe d'une parenté avec les Rafélis de Draguignan, est tombé M. l'abbé de Broves à ce sujet dans son ouvrage cilé « Une famille de Provence : les Rafélis. >
acquisition de l'office de conseiller et son contrat de mariage jusqu'à l'affaire la plus insignifiante, sont transcrits m extenso dans un gros volunie in-folio que nous possédons et qui nous a été d'un grand secours pour notre travail.
Dés le 2 avril 1669 Esprit de Cardebat de Bot seigneur d'Auribeau avait fait cession et remise à sa fille M°^^ de Roquesanle de la seigneurie de Grambois. Nous donnerons plus bas, au chapitre sur les seigneurs de ce village, quelques détails sur l'acte de cette donation ; nous indiquerons aussi les difficultés en présence desquelles se trouva Roquesante pour entrer en pleine jouissance de son fief, par suite d'une aliénation clandestine qu'en avait fait quelques années auparavant Claude de Gautier, aïeul de sa femme.
Les tracas et les préoccupations qu'avaient dû occasionner à M™® de Roquesante l'exil de son mari, sa cause, les démarches et les difficultés auxquelles elle avait dû consacrer son temps pour faire cesser cette situation, avaient contribué à l'altération de sa santé déjà affaiblie par des couches nombreuses et un nouveau malheur ne devait pas tarder à frapper notre conseiller : M™^ de Roquesante mourut dans le courant de l'année 1 670 à Grambois, croyons-nous, laissant dix enfants dont six filles ; plusieurs de ces enfants étaient en bas âge.
Nous manquons de détails sur les circonstances qui précédèrent ou suivirent un semblable événement de famille.
La défunte avait testé, devant J" Darbès, notaire à Aix, les 8 et 20 mai 1670, faisant son mari son héritier et lui laissant le choix de la faire enterrer dans son tombeau de l'église de l'Oratoire à Aix, ou à Grambois.
Dans ses dispositions leslamenlaires figure un legs de 300 livres pour l'iiôpilal dAix, legs dont le G février 1G71 Henri Blanc, marchand de celte ville, en qualité de trésorier de cet établissement, donne acquit à M . de Roquesante. Une autre somme de 300 livres aussi avait été laissée pour l'érection, dans l'église de Grambois, d'une chapelle sous le litre du Saint-Rosaire où chaque samedi une messe serait dite pour le repos de l'âme de la défunte.
Nous voyons, en 1673, que le grand vicaire d'Aix, le chanoine Cordeil vint à Grambois visiter l'église, en suite de l'ordre que lui en avait donné l'archevêque Grimaldi, et que ce voyage avait été provoqué par une demande adressée par Roquesante à l'autorité ecclésiastique pour être autorisé à faire construire celle chapelle et un tombeau devant la balustrade du maître- autel , autorisations d'ailleurs qui furent accordées ^^\
Cependant en 1669 le duc de Vendôme gouverneur de Provence était mort très regretté, ne laissant qu'un fils mineur, enfant auquel les mêmes fonctions appartenaient par droit de naissance.
En attendant la nomination d'un lieutenant-général effectif qui eut mission de remplacer ce gouverneur dans toutes ses fonctions et prérogatives, l'autorité avait été exercée de l'ordre du Roi, par le premier président du parlement le
[i] La récente découverte de sa pierre tombale à Grambois, dont nous parlerons plus loin, vient confirmer l'opinion que M^e de Roquesante fut enterrée dans l'église de ce village et qu'elle était morte dans son château. Les registres paroissiaux d'ÂiX; d'ailleurs, ne signalent pas son décès dans celte ville.
baron de Forbin d'Oppéde , en dérogeance aux anciens usages qui donnaient celle faveur au parlement lui-même. 11 est vrai que M. d'Oppéde en avait déjà joui pendant les absences du duc de Vendôme, notamment lorsque celuici avait élé à Rome recevoir son chapeau de cardinal ^^\
D'autre part le comte de Grignan, qui avait déjà été lieulenanl-général en Languedoc, venait de traiter à Paris avec le comte de Mérinville ^^^ de la charge de lieutenant pour le roi en Provence et avait obtenu de Louis XIV de pouvoir exercer dans celle province ses fondions en pied de lieutenant-général et d'y remplacer comme gouverneur le jeune duc de Vendôme. Dés le mois d'avril 1670 il avait donné avis de cet événement au parlement ; le 13 mai suivant la Cour avait vérifié ses provisions et désignait une commission composée d'un de ses présidents, de quatre de ses conseillers et d'un des gens du Roi pour aller,
(0 Louis de Vendôme, duc de Mercœur et dElampes, priuce des Martigues, fils de César de Vendôme et de Françoise, princesse de Lorraine-Mercœur. (Ledit César était lui-même fils d'Henri IV et de Gabrielle d'F.strées) qui avait remplacé le comte d'Alais en 1652 dans le gouvernement de Provence. H avait épousé Laure Mancini, une des nièces du cardinal Mazarin. Etant devenu veuf, la Cour craignit qu'il ne se remariât avec la belle du Canet (*) et obtint pour lui un chapeau de cardinal. U habitait ordinairement à Aix le pavillon de la Molle aujourd'hui dans les jardins du Sacré-Cœur où il mourut le 6 août 4669, âgé de 57 ans.
(*) Lucrèce de Forbin-Solliès, veuve d'Henri de Rascas, seigneur du Canet
(2) François des Monsliers, comte de Mérinville, (que nous avons cité à propos de son gendre le comte de Suze). était depuis 1639 lieutenant du prince gouverneur de Provence ; il avait pendant l'occupation du Comtat rempli à Avignon les fonctions de gouverneur de cette province. Il fut ensuite lieutenant-général en Languedoc et gouverneur de Narbonne en 1672. Il était chevalier des ordres du roi, conseiller d'Etat d'épée. Son fils avait été un des sérieux prétendants à la main de M'»« de Sévigné ; ses descendants existent encore.
montés selon l'usage sur leurs chevaux caparaçonnés de velours noir, recevoir à Noire- Dame de la Seds le nouveau lieutenant-gouverneur.
Selon r usage aussi, dés son entrée dans la ville, la Cour fut le visiter en corps, mais en robe noire non suivie de ses massiers d'après réliqueUe, et le lendemain, à son tour, le comte de Grignan se présentait au parlement, et sans son épée, pour prêter le serment exi^ge.
On sait que M. de Grignan avait épousé en 1 669 la belle Mademoiselle de Sévigné et que la marquise, sa belle-mére, malgré l'éloignement de sa fille, résultat de la nomination de son gendre, avait été flattée et heureuse de voir celui-ci à la tête d'une haute situation politique et militaire et le représentant de l'autorité royale en Provence.
Par sa famille le nouveau commandant n'était pas un inconnu dans cette province : son aïeul et son bisaïeul en avaient déjà été les gouverneurs. Le nom de sa mère, une d'Ornano, nièce et petite-fille des maréchaux de France de cette maison, rappelait aussi la Provence ; une de ses sœurs était mariée à Arles, ville aussi dont un de ses oncles était archevêque. Lui-même, enfin, n'était-il pas un Castellane et le chef de la plus ancienne maison de Provence, peutêtre, dont une branche avait été au siècle précédent substituée aux anciens Adhémar, comtes de Grignan ?
Il est hors de doute qu'avant son départ de Paris, M'^^de Sévigné avait parlé à son gendre de son ami Roquesante. Nous allons rappeler, par les citations des lettres de cette auteur, l'amitié qui unissait ces deux personnes. Nous verrons notre conseiller devenir un des assidus du palais du nouveau gouverneur, un des commensaux des Gris^nan.
On fera, il est vrai, plus lard appel à certains services privés, disions-nous « car l'approche des grands porte avec « soy ceste nécessité de ne pouvoir les refuser d'aucun « service, surtout celuy de l'inlérest » avait écrit le président de Régusse quand il s'était vu obligé de cautionner un prêt de 60,000 livres souscrit par son ami l'archevêque d'Aix Michel Mazarin ; mais cet argent ne sera pas perdu pour la famille de Roquesante, médiocrement riche.
Le nouveau gouverneur avait hâte de présenter à la nombreuse société d'Aix et des autres villes de sa province sa jeune et nouvelle épouse dont la réputation d'esprit, de distinction et de beauté avait devancé son arrivée. Aussi dés la fin de l'année 1670 avait-il envoyé à Paris son bon et fidèle ami le capitaine de ses gardes, Jean de Rippert d'Alauzier ^'^ chercher M™® de Grignan, que sa mère retenait auprès d'elle et qui, venant de mettre au monde le premier fruit de leur union, n'avait plus déraisons pour demeurer hors de son gouvernement.
On connaît par les lettres de M™® de Sévigné les détails et les péripéties de ce premier voyage en Provence en plein mois de janvier. M"^® de Grignan ne tarda pas à raconter à
(1) D'une famille de BoUène dans le liaul Comtal, liée depuis des siècles avec celle des Grignan. M"«de Sévigné dans seslellres parle très souvent de M. de Rippert et de ses frères : le bon doyen de Grignan, le brave de Lauzier, comnoe elle les appelle. JI. le marquis de Saporta dans son livre de M°>e de Sévigné et des Grignan en Provence, consacre plusieurs pages aux Rippert et à cette liaison des deux familles.
Nous nous proposons de publier bientôt une élude sur les relations de M™» de Sévigné et des Grignan avec les Rippert d'Alauzier, et faire ressortir l'amitié qui existai t entre les membres de ces familles d'après la correspondance elle-même de la marquise.
sa mère ses diverses impressions sur son nouveau pays, sur les fêtes de toutes sortes qui lui étaient données.
Où sait que les lettres de M'"^ de Grignan à sa mère ont été presque toutes perdues, et que ce n'est guère que par les réponses de M"^® de Sévigné que l'on préjuge de ce qu'écrivait sa fille ''. De Paris, nous raconte M. de Saporta^^^ la marquise donnait à celle-ci des conseils pour son rôle et sa conduite dans des circonstances difficiles que son caractère hautain et pou mesuré faisait souvent nailre ou qu'elle ne savait pas surmonter. Les premières lettres de M™® de Grignan étaient remplies de ces incidents ; mais le temps et certains événements se chargèrent d'aplanir quelquesunes de ces difficultés, que la jalousie de la nouvelle situalion prépondérante du lieutenant général gouverneur, jointe à la morgue de sa femme, avaient amené dans le cœur de certaines grandes familles toutes puissantes dans la capitale de la province.
En effet, le 13 novembre 1671 mourait, à peine âgé de 51 ans, à la suite d'une courte maladie et pendant qu'il assistait à l'assemblée des Etats à Lambesc, le premier président Henri de Forbin d'Oppéde, laissant la réputation d'un grand magistrat éclairé, doué de talents supérieurs et vrai homme d'Etat, rempli de qualités aimables. Parmi ces qualités brillaient une politesse et des manières qui lui
{«) En 1889 M. Paul Janet, de llnstilut, a réuni en fascicules les quelques leltres, en si pelil nombre, hélas ! que l'on connaît de M°>e de Grignan. Nous en signalerons aux amateurs un certain nombre d'autres ayant trait à l'administration de la principauté d'Orange qui proviennent des archives de la maison de Jonc et apparliennent de nos jours à Mn^^ je Vallaviclle, héritière de celle famille.
•2) Dans son ouvrage déjà cite.
avaient permis de parvenir à se concilier ses jaloux et ses ennemis suscités par les circonstances de son élévation dans son pays à la première présidence et les troubles de la province. « Il emporta des regrets universels, » disent de lui tous les historiens qui ont écrit sur ce magistrat, resté le plus populaire de l'ancien parlement ; tous aussi s'accordent à raconter qu'il fil beaucoup en Provence pour étendre la centralisation du pouvoir royal et ramener dans ce pays l'industrie et le commerce, aidant de tout son concours Colbert qui l'honorait de la plus vive amitié. La Gazette de France assure que Mazarin lorsqu'il mourut à Vincennes en 1661 songeait à l'élever à la dignité de chancelier du royaume '^K
Le marquis de Grimaldi-Régusse, le doyen des présidents à mortier et en outre le plus important d'entre eux, espérait bien à cette mort recueillir la première présidence pour laquelle il avait jadis été en compétition avec M. d'Oppéde ; on la lui laissa espérer d'abord pendant plusieurs mois, on peut même dire durant deux ans qu'il en remplit les fonctions intérimaires. Mais le Roi, voulant avoir à l'avenir, en la personne des chefs de ses parlements, des magistrats dévoués et obéissants et choisis en dehors des compétitions des provinces, nomma à ces hautes fonctions un membre de son conseil Arnoul Marin de la Châtaigneraie, neveu du grand Colbert et dont la sœur épousera
(i) Sous le tilre de « Oraison funèbre d'Henri de Forbin d'Oppède, » M. l'abbé Rance a publié en 4889, au moyen des documents inédits fournis par M. le marquis d'Oppède, descendant direct de ce grand magistrat, un abrégé de sa vie rempli de détails intéressants et de notes savantes et précieuses pour l'histoire de la Provence et de la ville d'Aix eu particulier.
plus tard J.-B. de Forbin d'Oppéde, fils de son prédécesseur^''. Ce magistrat sera en 1G90 obligé d'abandonner sa charge à cause de ses contestations avec sa compagnie.
Après lui et jusqu'à la suppression des cours souveraines ce furent en Provence les intendants qui firent fonction de premiers présidents ^■-^.
M. de Régusse résigna peu après son office à son fils, sous la réserve de dix ans de survivance, et lorsqu'il se retira complètement le roi le gratifia d'un brevet de conseiller d'Etat et d'une pension de deux mille livres. Il mourut en 1687 à La Ciotat laissant aussi la réputation d'un grand magistrat.
[i) Par iuallention M. le marquis de Saporta qualifle ce magistrat de premier piésidoiil ; il ne fui jamais que président à mortier. L'inletidant Marin de la Châtaigneraie épousa de son côiô une sœur do sou beau-trèro, Marguerite de Furbin.
(2) Ces choix du pouvoir royal conlril)uèrent beaucoup à l'afTaiblisseajent de l'autorité de? parlemenis en France et déterminèrent ceriainemenl l'aurore de la Révolution. On sait qu'en Angleterre, par leur force modératrice entre l'autorité et le peuple, les parlemenis ont maintenu longtemps l'accord entre les deux pouvoirs.
Sur le riMe des intendants et preiuiers présidents ea Provence on peut lire avec inlérôl l'ouvrage de M. Marchand « Un intendant sous Louis XIV, étude sur l'administration de Lebret en Provence. »