CHAPITRE XX
Roquesante passe l'été de 1 676 au château de Grignan. — Une branche des Caslellane à Grignan. — Détails explicatifs sur certains points des lettres de M^^ de Sévigné : Monceau, les chemins de Grignan à Montélimar, — Le marquis de la Garde et la seigneurie de la Garde- Adhémar, etc. — La tenue des Etats de Provence ramène M. de Grignan à Aiœ.
Avant la fin de l'hiver, avanl même la fin du carêaiede 1676, le gouverneur de Provence, la comtesse sa femme, leurs enfants et toute leur maison étaient venus s'installer à Grignan. Le comte y venait presque chaque année d'ailleurs pour y faire soi-disant des économies ; mais quelles économies y réalisait-on ! M"^^ de Sévigné ne le voyait que trop.
Comme à Aix, ce n'était à Grignan que fêles, dîners somptueux, musiques et parties de plaisir dans les environs ^*^ « C'est une chose étrange que cinquante do-
(1) Dans sa lettre du 15 mai 1676, la marquise parle à sa fille de Rochecour-
bières et de Monceau : « Nous dimes l'autre jour beaucoup de sottises sur
ce ton de Rochecourbières et de Monceau » Aucun des commentateurs de
Mme de Sévigné, pas même M. Régnier, n'a expliqué que Monceau ou miiu/* Montccau était auv environs de Grignan une colline très boisée, ayant à son eommel un bancluairc vénéré dédié à Sainte-Anne et au pied de laquelle on passait quand, de Grignan par la route la plus directe, on allait à Montélimar.
mesliques, nous avons eu peine à les compter , et dans
vôtre château nous étions cent quand nous étions seules, » écrivait M'"^ de Sévigné à sa fille prodigue. Les Grignan en effet recevaient dans leur château toute la noblesse des environs, du Haut-Comtat et du Bas-Dauphiné, qui se faisait honneur d'aller saluer le gouverneur de Provence ^^\ sans parler encore des amis qui passaient et s'arrêtaient dans la royale demeure des anciens Adhémar et qui, à chaque voyage, y retrouvaient quelque construction nouvelle faisant leur étonnement et leur admiration. C'était d'autres fois des semaines, des mois, des saisons entières que les nobles châtelains gardaient leurs amis auprès d'eux. Nous allons le voir pour M. de Roquesante.
Du haut de celle colline la vue s'élend au loin sur la vallée du Rhône, les montagnes du Dauphiné et du Vivarais et présente un panorama de toute beauté et bien attrayant. On peut croire que les invités de Grignan avaient dû faire quelque partie de plaisir dans cette colline, ou tout au moins quelque halle en allant à Montélimar. — On sait que Rochecourbières, tout près du pays, élail le but de promenades journalières pour les hôtes du chàleau. — Dans ses conversations avec ses amis connaissant la Provence, M™» de Sévigné devait s'entretenir de ces buts de promenade et dos parties de plaisir qu'on y avait fait ensemble.
(1) Parmi les commensaux assidus du château il faut signaler les Casteîlane de Novaizan. Ils formaient une branche de cette nombreuse maison, qui, par suite d'alliances avec des familles des environs et la possession de la seigneurie de Novaizan, village entre Valréas et Nyons était venue se fixer à Grignan, tant pour y jouir de la société des puissants châtelains et des fêtes qu'ils donnaient, que pour retirer leur part de l'honneur d'être du même sang.
A la ruine des Grignan, ces Casteîlane vinrent habiter Saint-Paul-Trois- Châteaux où ils firent construire un joli petit hôtel, aujourd'hui maison commune de celle ancienne ville. Par suite d'autres alliances, ils ont été plus tard habiter Toulouse. C'est d'eux que descendait le maréchal de Casteîlane et que vient aussi la seule des branches de celle antique race qui habite encore l'ancienne capitale de la Provence.
Au mois de mai M'"*^ de Sévigné, fatiguée par ses rliiimaljsmes, était partie pour Vichy dans son grand carrosse à six chevaux, en compagnie de plusieurs de ses amis, nous dit-elle ; on était venu à Moulins, où elle avait tenu à voir le couvent et la chambre qu'avait habités sa grand'raére de Chantai et à rendre visite aux membres de la famille de Fouquet exilés dans cette ville ^^^. Elle logea chez eux et on peut préjuger, sans se tromper, que le nom de Roquesante dut être prononcé plusieurs fois.
M™^ de Sévigné racontera à sa fille celte agréable visite. Installée ensuite à Vichy, elle retrouvera bientôt l'occasion de causer par correspondance avec sa fille de la Provence et de son ami Roquesante.
« J'ai trouvé ce malin à la fontaine, écrira-t-elle
en efïet à M™® de Grignan ^'^\ un bon capucin : il m'a humblement salué, j'ai fait la révérence aussi de mon côté, car j'honore la livrée quil porte ; il a commencé par me parler de la Provence, de vous, de Roquesante, de m'avoir vue à Aix, de la douleur que vous aviez de ma maladie »
II y avait assurément à Aix beaucoup de personnes plus en vue que Roquesante, de la société intime de M™® de Grignan et qui certainement avaient dû être nommées par le P. Capucin à M'"® de Sévigné, mais celle-ci semble les avoir oubliées et ne se souvenir que de son ami : on m'a parlé
(0 M. Lair, si complet en tous points dans son ouvrage sur Fouquet, a onois, nous semble-l-il, de mentionner celte intéressante visite de M»* de Sévigné à ses amis, les exilés de iMoulins.
;2) Lettre du H juillet 167b,
de vous et de Roquesante. 11 est vrai que cet ami était à ce moment au château de Grignan, le gouverneur l'avait amené avec lui celte année, M'^^® de Sévigné ne l'ignorait pas ; peut-être ne connaissail-il pas encore la royale demeure. D'ailleurs Roquesante n'avait-il pas sur sa route ses parents de Carpentras et de Beaumes? Sur son chemin le plus direct d'Orange à Grignan, au bord même de cette vieille route qui était celle que l'on suivait au moyen-âge pour aller de Provence à Paris, se trouvait le château de sa cousine M"^^ de Rus. Qui sait même si, parmi les invités du comte, il ne devait pas retrouver quelque membre de sa famille.
Retournée à Livry, M'"® de Sévigné, qui sait que son ami est toujours à Grignan, ne l'oubliera pas dans sa lettre du 1 1 septembre suivant. Elle chargera sa fllle de tous ses compliments pour les Grignan, probablement voulant plus particulièrement désigner ici le chevalier son ami, pour les la Garde, pour le bon doyen du chapitre, crosse et mitre, M. d'Alauzier ^'\ pour tous les Rippert ses amis aussi, pour Roquesante, car, ajoute- t-el le, « il est unique en son espèce ! » — Toujours quelque nouvelle épithéte élogieuse à son adresse quand elle parle de lui !
Roquesante ne semble pas s'ennuyer au milieu des plaisirs et des fêtes du château, car il y prolonge son séjour,
H) Nous avons parlé des Rippert d'Alauzier qui, de BoUène leur pays, éloigné de quelques lieues à peine, venaient sans cesse à Grignan et étaient les hôtes les plus assidus du château. Le bon doyen, l'un d'eux, à la tête du brillant chapitre, ayant droit à la crosse et à la mitre, était l'ami particulier de la marquise et son confesseur quand elle était à Grignan. Voir notre note ci-devant.
aimable convive, reclierclié assurément qu'il était pour son esprit. M"™® de Grignan, en septembre, a parié de nouveau de lui à sa mère ; elle lui a probablement raconté même le service d'argent qu'il a rendu à son mari. Roquesante lui aussi a écrit à la marquise et elle est en relard pour lui répondre. Elle charge sa fille de le lui dire'^ : « Je vous « conjure, ma fille, de faire encore mes excuses au « grand Roquesante, si je ne lui ai pas fait réponse. Vous « 7ne mandez des merveilles de son amitié, je n'en suis « guère surprise ; connaissant son cœur comme je fais, « il mérite par bien des raisons la distinction et l'amitié « que vous avez pour lui et lui témoignez. »
M"'^ de Grignan avait promis à sa mère d'aller de Grignan la rejoindre à Paris, et, dans l'espérance de la venue de tous ses enfants, la marquise avait loué l'hôtel Carnavalet. Aussi M^^ de Sévigné presse-t-elle sa fille de quitter bientôt son château et surtout de ne pas prendre pour arriver à Montélimar le mauvais chemin qui avait failli coûter la vie à M"*® de Coulange ^^\ de se faire accompagner par M . de la Garde, dont le mariage venait de se rompre ^^\ ou par M. de Rippert leur ami.
(1) Lellrc du 25 septembre <676.
(2) Nous avons fait sur les lieux une petite étude des divers chemins que pouvait suivre M»e do Sévigné ou les hôtes du château venant à Montélimar pour regagner Paris. Nous en rendrons compte dans nos notes supplémentaires
(3) Antoine Escalin des Aimars. marquis de la Garde-Adeymar, pelit-fils du célèbre capitaine Le Polin baron de la Garde, un des grands généraux du temps de François I=». 11 était cousin germain de M. de Grignan, et Chorier, dans son histoire du Dauphiné , le qualifie d'un des gentilshommes les mieux faits et les plus vertueux de la prooince Mn»* de Sévigné parle souvent de lui, de l'affeclion qu'il avait pour la belle comtesse, des espérances que
Tout en insistant pour que ce voyage ait lieu, la marquise n'ignorait pas les eoibarras financiers de son gendre, aussi la voit-on émettre ses craintes sur sa réalisation. D'autre part, le moment où les Etats de Provence s'assemblaient chaque année allait arriver et M. de Grignan, obligé d'y représenter l'autorité royale, ne pouvait se dispenser d'assister à leurs réunions.
Il en résulta que, tandis que M"^^ de Sévigné croyait sa fille sur la route de Paris, celle-ci, accompagnée par Roquesante, revenait à Aix. Le gouverneur tenait aussi à ce que sa femme vînt à Lambesc et se montrât aux députés des communes avec toute sa grâce et sa beauté : il lui était nécessaire cette année d'insister beaucoup auprès d'eux pour obtenir un don double de celui des assemblées précédentes : Sa Majesté ayant besoin d'un million.
Enfin tout s'était passé pour le mieux dans la réunion de ces Etats, tenus comme d'ordinaire au milieu de novembre : les bonnes grâces de la belle comtesse avaient produit leur effet sur les députés ; M. de Grignan avait obtenu la promesse, sinon de tout ce que le roi souhaitait, mais d'une somme d'au moins huit cent mille livres, nous raconte M'"® de Sévigné. Aussi celle-ci pouvait alors être
l'on émeltail sur sa successioo. On sait qu'il habitait le château de la Garde- Adhémar, non loin de Grignan, dont on voit les ruines dominer majestueusement la vallée du Rhône.
Ce château et son histoire ne sont pas connus comme ils mériteraient de Têtre ; les bâtiments, sans être aussi vastes que ceux de Grignan, eo étaient plus beaux et plus mignardés et dans une plus heureuse situation encore. A la veille de la Révolution le marquis de Villeneuve-Vence, pelit-flls de M»» de Simiane, le vendit avec le marquisat de la Garde â un riche financier de Marseille, M. d'Hugues. Nous reviendrons à ce sujet dans notre supplément.
assurée que la Cour donnerait à son gendre une permission pour venir à Paris et concevoir en même temps de bonnes espérances pour la gratification que S. M. lui avait promise, gratification qui, bien qu'elle ne dût être que de cinq mille livres, était impatiemment attendue, il faut le dire, par les Grignan.
Aux derniers jours de novembre enfin M"^® de Grignan partait, mais seule, pour rejoindre sa mère, s'arrêtant quelques heures à peine dans son château. Avertie de sa prochaine arrivée , la marquise quoique fatiguée , nous disent ses biographes, avait fait quelques lieues pour venir à sa rencontre, et le 22 décembre suivant la mère et la fille rentraient ensemble à l'hôtel Carnavalet.
Si nous insistons sur ces divers séjours de M™® de Grignan auprès de sa mère, c'est qu'ils sont la cause de l'absence de correspondance entre M"™® de Sévigné et sa fille et qu'il n'est plus fait mention, par suite, de notre héros leur ami.