CHAPITRE XXII
Retour en Provence de A/™® de Grignan. — Dernières mentions de Boquesante dans les lettres de M"^^ de Sévigné. — Mort de M^^ de Grignan. — Boquesante se retire à Grambois.
M. de Grignan ne rejoignit que plus tard sa femme à Paris : les historiens de M™® de Sévigné ne sont pas fixés sur ce point et la date de son départ de Provence ^^K
Un document découvert dans nos archives nous permet de préciser au moins qu'en mars suivant, 1677, le gouverneur et son jeune fils, pour lors âgé de six ans, étaient encore en Dauphiné ; car le 28 de ce mois le comle assista comme témoin à Bolléne, au contrat de mariage du capitaine de ses gardes messire Jean de Rippert d'Alauzier, écuyer, avec noble demoiselle Françoise de Suffise de Lacroix.
Le jeune Louis Provence apposa nettement sa signature au contrat « le marquis de Grignan » à côté de celle de son père, de celles de son oncle « l'abbé de Grignan » le futur évêque de Carcassonne, et d'un Sévigné, qui devait
(1) Voir M. Fréd. Masson dans son histoire du marquis de Grignan, note de la page 34.
(2) Acte passé devant L. Jacquetty, notaire à BoUène. La minute, avec toutes les signatures autographes, se trouve actuellement au cabinet de M^ Guichard, notaire aussi de cette petite ville et descendant dudil Jacquetty.
{jlre son oncle, et dont les historiens ne signalent pas la présence en Provence à ce moment ^'\
Nous savons, par tradition, que le comte de Grignan demeura plusieurs jours à l'hôtel d'AIauzier et aux fêtes du mariage de son ami après lesquelles il dut regagner son château, qui n'est distant que de quatre lieues, et rejoindre ensuite la comtesse à Paris. Leur retour en Provence qui eut lieu dans les premiers jours de juin suivant, et plus tôt que ce que M'"® de Sévigné et sa fille ne l'avaient concerté, a donné lieu à beaucoup de commentaires. Certains auteurs ont voulu qu'en vertu du principe que les deux extrêmes se touchent, le trop grand amour maternel de la marquise pour sa fille, ait causé chez M. de Grignan cette détermination. Nous ne pouvons que nous en féliciter aujourd'hui, car si M™^ de Grignan eiit toujours vécu avec sa mère nous n'aurions pas à compter parmi nos célébrités du XVII° siècle une femme écrivain aussi attrayante que M"^® de Sévigné.
On connaît par les lettres éplorées de la mère les étapes successives de la fille pour revenir ensuite en Provence après un arrêt à Grignan.
Pendant l'absence des Grignan, Roquesante était allé passer plusieurs mois à Grambois dans son modeste et petit château seigneurial où, lui aussi, faisait faire certains embellissements que nous mentionnerons plus loin. Cette absence
(I) Nous donnerons, dans notre supplément, quelques renseignements sur ce mariage el les autres personnes qui sont indiquées comme y ayant assisté et eurent l'honneur de se trouver en compagnie des membres de la famille de Grignan pendant les plusieurs jours qu'ils demeurèrent à Bollène.
avait été cause qu'il n'avait pu féliciter la comtesse de son retour à Aix ; celle-ci exprime à sa mère ses plaintes sur cet éloignement ée leur ami qt le désir qu'elle avait de voir revenir un cœur déserteur. Quelques jours après la marquise en lui répondant de l'abbaye de Livry, où elle se trouvait auprès de son oncle l'abbé de Coulanges, n'avait pu s'empêcher de lui dire : « mais parlons un peu de ce « cœur déserteur que vous ne comptez plus sur vos doigts, « je me doute que cest celui de Roquesante et que le Père « Brocard aura mis son nez mal à propos dans cette (( bonne amitié. Je vous prie de me mander si je pense « droit. Il y en a un autre dans le monde dont la ten- « dresse assurément voudrait se mêler d'aller, comme « vous dites, cote à cote de la mienne ; en vérité je « ny vois pas de différence et ce qui vous surprendra « cest que je nen suis point jalouse ; au contraire j'en « ai une joie sensible et j'en ai mille fois plus d'attache- « ment et d'amitié pour lui ^^\ »
Une partie de ce texte, malgré la lettre de M"^^ de Grignan qui l'avait motivé, reste assurément obscur. Pour le Père Brocard, qui semble réellement être le directeur spirituel de Roquesante, on pourrait supposer qu'il a donné le conseil à celui-ci d'être moins lancé à l'avenir dans les fêtes et parties de plaisir qui se donnent à Grignan et à Aix, plus réservé dans son amitié, enthousiasme peut-être, pour la belle Comtesse. Plus loin il semble que M"® de Sévigné autrefois si jalouse à la pensée même qu'un tiers pourrait
H) Loi ire du i aoiU 1677.
partager avec elle le cœur de sa fille, éprouve maintenant du plaisir à ce que celle-ci vienne donner son amitié à Roquesante ; elle n'a plus aucune jalousie, au contraire ses sentiments pour lui s'en accroîtront. A quel degré l'admiration de la marquise pour notre provençal était-il donc monté pour produire un semblable résultat !
Nous allons voir que M"^^ de Grignan elle aussi avait su répondre aux souhaits de sa mère ; qu'elle emploiera bientôt elle-même, pour manifester ses sentiments d'amitié à ce cœur déserteur, des expressions aussi chaudes que celles de la marquise. Ces expressions sont l'écho de la conquête que notre provençal, par ses manières et son esprit, avait su faire sur la « froideur altiére » de la comtesse aussi bien que sur l'enthousiasme de la mère.
Rentrée de nouveau à Paris en décembre suivant c'est M"^® de Grignan qui, par exception, correspondra avec le gouverneur son époux, retenu àAix pour les affaires de son commandement. M. de Grignan continuera d'avoir tous les soirs ses amis autour de lui et ses salons ouverts à la nombreuse société aristocratique de cette ville parlementaire. Mais M"^° de Grisrnan semblera dans ses lettres avoir oublié tous ceux qui, la veille, lui faisaient leur cour et remplissaient son palais ; on disait bien qu'elle était fîére et égoïste ; elle donnera à son mari des détails de Versailles, lui parlera de leurs amis de Paris, de ceux particuliers de sa mère ; mais c'est à peine si elle se souviendra de quelquesuns de ceux d'Aix, de M. de Rippert, par exemple, qui a dû amener dans celte ville sa jeune épouse ; presque seul et spécialement, le vieil ami de sa mère aura sa mention :
« Si vous voyez Roquesanie faites-lui mes amitiés, pour a moi je raime et r honore toujours très fort ^^\ »
Quelques mois plus tard M. de Grignan ira lui-même à Paris ; il y conduira son fils qui fait l'admiration de tous et sa fille M'^^ de Mazargues ^-^ l'aimable Pauline, dont l'esprit pétillant perce déjà, et que l'on veut montrer à son parrain le grand cardinal de Retz. Mais celui-ci meurt peu de jours après leur arrivée. Sa grande amitié pour M""^ de Sévigné et les Grignan jointe à une bonne parenté, avait laissé espérer quelques parts de sa riche succession ; hélas î il était mort subitement et ah intestat.
Le cœur gros, l'esprit plein de soucis et de tristesse, on avait repris le chemin paraissant bien long de Provence. Le départ de Paris avait eu lieu le 12 septembre 1679 ; celui du moins de la comtesse, car son mari semble avoir pris les devants. Le voyage fut pénible, les vents du sud rendaient la descente du Rhône lente et même dangereuse. M. de Grignan doit se trouver en novembre, comme d'ordinaire, à la réunion des Etats et le Roi n'a pas permis encore au jeune duc de Vendôme de prendre lui-même le gouvernement de la Provence, ayant plus de confiance en un lieutenant expérimenté qu'en un jeune prince qui ne sait même pas diriger ses propres affaires.
(i; Lellre du 20 mai IG78.
(2) Nom que porta dans son enfance M"e de Grignan. L'usage, descendant des princes à la haute noblesse, commençait à produire cette mode qui se vulgarisa beaucoup au siècle suivant, où les demoiselles de familles nobles, à l'instar de leurs frères, prirent des noms de terre.
M'"'^ de Grigiian a rejoint sa capitale, elle amène les filles de son mari '^^ qui, douces et aimables, seront une société pour elle et la jeune Pauline. En décembre suivant M'^''° de Sévigné lui demandera encore des nouvelles de son ami en ces termes « comment gouvernez-vous Roquesanle » c'està-dire que faites-vous de notre ami Roquesante ?
C'est la dernière mention que nous retrouvions de lui dans les lettres publiées de M"'® de Sévigné. On sait que peu après M '"^ de Grignan, contrariée évidemment par le triste état financier de son mari encore aggravé, fut passer de longues années à Paris, soit auprès de sa mère, soit seule plus tard à riiôtel Carnavalet, pendant que celle-ci était aux Rochers cherchant à arranger les affaires de son fils. M*"® de Grignan resta huit années éloignée de la Provence.
En 1 690 la comtesse et sa mère descendues dans le midi, parcourront le pays comme en 1 672 et reviendront après à Grignan où elles auront les visites du duc de Chaulnes et du cardinal de Bouillon : or, de pareils grands seigneurs voyageaient avec une suite de gentilshouimes et un train princier. Quelques mois plus lard tous les Grignan seront réunis au château, car au commencement de 1695 y aura
(4) On sait que M. de Grignan, avant d'épouser M"» de Sévigné, avait été marié deux fois •■ le 27 avril t638, avec Clarisse d'Angennes, appelée iM"-: de Rambouillet, sœur de la belle duchesse de Monlousier, mariage dont il avait eu deux filles, connues sous le nom de M"e« d'Aleyrac ; l'une épousa plus tard le marquis de Vibraye, l'autre vécut dans le monde sans alliance. Ces jeunes personnes avaienH5 à 16 ans quand elles vinrent à Aix. De son second mariage contracté cil 1666 avec M"'^ du Puy du Fou, il n'avait pas eu d'enfants,
lieu le mariage du jeune marquis avec une riche héritière de la haute finance, Mademoiselle de Saint-Amand ^^\
Ce fut le 1 7 avril de l'année suivante que la bonne marquise, âgée de 69 ans et 2 mois rendait le dernier soupir dans ce même château et dans la chambre qui, de nos jours encore, a conservé son nom au milieu de ses ruines. Les derniers secours de la religion lui furent donnés par son fidèle ami le doyen de Grignan. Son corps descendu au caveau des Adhémar y sera plus tard profané à la Révolution, son crâne scié, des fractions de ses os, des restes de ses vêtements arrachés comme souvenir par des assistants. On mélangea ce qui restait d'elle avec les autres débris des Grignan, le tout recouvert de chaux fut piétiné et nivelé, à l'exception des crânes qui furent mis dans un coin dudit caveau. De nos jours ce triste assemblage repose encore ainsi : un de nos amis en a fait, il y a quelques années, la vérification et a retrouvé le crâne scié de M*"® de Sévigné^-l
Huit jours après, mourait à Bolléne cet ami des Grignan souvent cité par M""^ de Sévigné, Jean de Rippert d'Alauzier, le capitaine des gardes du comte. Quelques années plus tard à la suite de ces deuils, le bon doyen, son frère, après
1) H existe dans la galerie de l'hôtel d'Alauzier à Bollènc avec un grand portrait, que l'on croit être celui du marquis de Grignan, ceux de sa mère, la belle comtesse, de M^ et de M»^ Arnaud de Saint-Amand, non moins remarquables par leur facture Ces toiles, souvenirs précieux, rappellent quelques présents faits à l'époque et ne peuvent être que très glorieux pour les descendants de lami de M»"* de Sévigné et des Grignan. Nous croyons trois de ces portraits fort rares s'ils ne sont uniques et nous les signalons aux amateurs el à M. Frédéric Masson qui a écrit la vie du marquis de Grignan.
(2, L'abbé Fillel a donné d'inlércssanls détails sur celle profanation dans la Revue du Dauphinç el Yivarais, 3» vol.
avoir réglé les affaires do ses jeunes neveux ses i)ui)iles, se retirait à l'abbaye de Sept-Fonds en Bourbonnais pour y finir ses jours dans la plus austère piété ^'^
Le 16 août 1705 M"^'^ de Grignan, accablée de douleurs à la mort de son fils unique enlevé à la fleur de l'âge le 4 octobre i 701, par la petite vérole et au moment où ses succès militaires lui promettaient un grand et brillant avenir, expirait aussi à son château de Mazargues frappée de la même maladie. On a dit avec raison, parait-il, que sa mort fut due à la faute d'un médecin de Marseille, Dominique Raymond, originaire de Cavaillon ^^\ Quant au comte de Grignan il ne mourut qu'en 1714 après être resté prés d'un demisiècle à la tête de son gouvernement.
Nous n'avons plus eu occasion de retrouver Roquesante dans les relations sociales qu'il dut néanmoins continuer d'avoir avec les Grignan, une fois la correspondance de la comtesse finie avec sa mère. Ces relations devinrent assurément moins fréquentes que par le passé, car, ayant en '1 682 marié un de ses fils avec M^^^ d'Albertas, il lui avait fait cession de sa maison d'Aix el s'était retiré à son château de Grambois.
(1) Moréri, dans son dictionnaire, consacre un article au doyen de Rippert qui avait été en i690 député du clergé et dont il fait le plus grand éloge pour sa modestie et son savoir.
(2) aM. le docteur Rave!, de Cavaillon, dans la Revue encyclographique des sciences médicales (Bruxelles, t. 2, année 18M) a écrit la vie de ce médecin, son compatriote, el raconté les incidents de la mort de la comtesse de Grignan. — M. le marquis de Saporta consacre aussi de longs et intéressants détails sur cet événement dans son ouvrage plusieurs fois cité.