CHAPITRE XXVI
Le « tableau de Grambois » ou le portrait du Christ donné à Roquesante par la famille des Fouquet. — Un problème dliistoire que soulève l'inscription qui l'accompagne.
Nous avons indiqué plus haut que nous parlerions dans ce chapitre, d'un tableau qui fut envoyé à Roquesante par la famille du Surintendant ; nous allons répétera son sujet ce qu'en ont déjà écrit MM. Roux-Alphéran et Courtet ^'^ ajoutant à leur récit, avec certaines réflexions, quelques détails nouveaux venus à notre connaissance.
Dans les premières années de sa retraite à Grambois, Roquesante, qui, comme nous le racontions aussi, avait à son retour de Quimper-Corentin refusé certains souvenirs de reconnaissance qui lui avaient été offerts par les Fouquet, reçut, un jour d'été, la visite d'un homme à cheval porteur d'un petit paquet. L'inconnu, selon une tradition vivante encore il n'y a que quelques années chez les habitants du village, remit au domestique qui le reçut une petite caisse et disparut au plus vile, comme s'il eut fui une interrogation et avant même qu'on eut pu lui faire accepter la moin-
[i] Courlel «Diclionnaire des communes de Vaucluso, » au mot de Grambois donne une inlôressanle et longue dissertation sur ce tableau et l'inscription qui raccompagne, parlant aussi de diverses autres toiles el des tapisserie& qui ornaient le clutteau de M. Cornarel.
(Jre rémunération, voire même un simple rafraîchissement par le temps chaud qu'il faisait.
Roquesante fil ouvrir la caisse ; on trouva qu'elle renfermait, plié dans un morceau de drap vert, un petit tableau d'une grande fraîcheur peint sur cuivre avec fond doré, représentant le profil de N.-S. Jésus-Christ entouré d'une auréole de têtes d'anges et au-dessous une longue incription en anglais tenant plus de la moitié du tableau.
Ni Roquesante ni les personnes présentes n'eurent à hésiter longtemps sur la provenance de l'envoi mystérieux. Un médaillon ovale sur cuivre, haut de dix-huit centimètres, sur une largeur de quatorze et qui l'accompagnait, donna de suite, par le dessin qu'il représentait, l'explication de l'énigme : Sur un vélin à fond écarlate, collé sur le cuivre et entouré d'une gracieuse guirlande de roses, on voyait peint un écureuil grimpant sur un rocher aux reflets argentés ; au-dessous, à droite et à gauche, une couleuvre et un gros lézard poursuivant cet écureuil qui avait hâte de gagner le haut du rocher ; celui-ci était surmonté d'une banderolle bleue sur laquelle se lisait, en lettres d'or, la devise Rocca di salute, spirituelle allusion au nom de Roquesante considéré comme le salut de Fouquet. — On sait que la couleuvre et le lézard étaient les emblèmes héraldiques de Colberl et de Louvois, les ennemis acharnés du Surintendant ; l'écureuil étant celui de leur victime, l'allusion était facile à saisir. On assure d'ailleurs qu'au château de Vaux on voyait, peinte en mains endroits, cette chasse allégorique, à l'exception bien entendu du rocher surmonté de sa devise. — Toutes les personnes présentes
comprireiU que ce médaillon était comme la carie qui accompagnait le tableau et en indiquait la provenance.
Quant au tableau lui-même c'est une peinture à l'huile d'une grande fraîcheur do coloris, disions-nous, sans être d'une extrême finesse d'exécution comme on l'obtient sur le cuivre ; certaines parties, le profil de la figure notamment, semblent avoir été retouchés. La noble tête du Christ se détache en profil, dans le haut, avec toute sa barbe d'un blond foncé, partagée à l'extrémité ; les cheveux châtains légèrement ondulés, divisés sur le milieu de la tête, retombent en boucles sur les épaules ; le cou est nu, le haut du corps vêtu d'une sorte de tunique à la manière des Cophles et à couleur violacée garnie d'un galon en bordure jaune. Autour de la tête, comme pour lui servir d'auréole, une nuée vaporeuse et azurée de laquelle sortent vingt-une têtes de petits anges ailés, aux blonds cheveux et ravissants visages. Dans le bas du tableau, une inscription en vieil anglais que nous donnerons tantôt avec sa traduction en signalant aussi le problème d'histoire qu'elle soulève. — Le tableau a, hors cadre, trente centimètres de haut sur vingt de large.
Cette tête de Jésus est l'expression du plus noble et du plus beau type de figure humaine qui se puisse voir ; une sorte de beauté spéciale toute divine, bien différente de celles employées pour dépeindre Apollon ou autres dieux du paganisme. La physionomie de Dieu fait homme, dont l'expression du visage correspond à tous les moments connus et caractéristiques de l'existence du Christ ; il semble que cette expression ait de l'âme ; l'énergie qui domine dans le regard est de la bonté et de la douceur. On peut dire enfin
que celle divine physionomie est l'application du m una sede morantur majestas et amor, du poêle.
D'après le texte anglais qui l'accompagne, celle figure aurait élo peinte sur le modèle d'une plus ancienne gravée sur émeraude par ordre d'un des prédécesseurs du Grand Turc ; ce qui doit s'entendre par un des empereurs romains dont les sullans se regardaient comme les successeurs dans l'empire d'Orient. Celte émeraude, nous dit l'inscription, fut envoyée, comme en échange, par l'un d'eux au pape Innocent VIII, pour le rachat de son frère. Or on sait que ce frère n'èlait aulre que le prince Zizim, gardé prisonnier par les chevaliers de Rhodes, qui fut ensuile six années caplif en France et dont la vie et la mort tragique sont des faits connus et acquis à l'histoire ^''.
L'inscription en anglais, que les crudits attribuent au langage écrit du XVl^ siècle est reproduite en lettres romaines dorées, sur fond noir, bien et très régulièrement dessinées et est ainsi conçue occupant dix lignes.
ïlifS PRESENT FIGVRE IS THE SIMILITUDE OF OVR LORD IHV OVRE SAVIOR IMPRINTED IN AMIRALD BY THE PREDESESSORS OF TE GREATE TVRKEAND SENT TOTHE POPE INNOSENT THE
(1 En 1858 un sculpteur de Paris, Van Clef, édita en un petit buste de 20 à 25 centimètres de haut, le Jésus-Christ d'après « l'émeraude gravée pur ordre de Tibère César qui existe au Vatican et qui fut jadis donné par un grand Turc au pape Innocent VIII pour le radial de son frère captif des chrétiens, ù'ii l'inscription gravée au bas de ces bustes ; ceux-ci mis dans le commerce furent répandus de tous côtés alors en France el ailleurs.
Vers celte époque plusieurs grands journaux rendirent compte de l'ouvrage de 1 artiste Van Clef ; VCnion notamment, dans un des numéros de janvier 1865, détaillait ce travail, s'exlasiant sur l'admirable tête du Sauveur, noble, calme el divine. Or ce buste est la reproduction la plus absolue el rigoureuse de notre portrait du Clirirl, tiré coiume lui Ue l'cmeraude en quesliuii.
— 2Go —
VIII AT THE GOST OF THE GRETE TVUKE FOR A TOKEN FOR THIS CAWSE TO REDEME HIS BRO THER THIAT WAS TAKEN PRESOiNOR.
La traduction textuelle serait celle-ci :
« Cette présente figure est la ressemblance de Notre « Seigneur Jésus-Christ notre Sauveur gravée sur énaeraude « par ordre d'un des prédécesseurs du Grand Turc et en- « voyée au pape Innocent le Huitième, aux frais du Grand « Turc, comme un gage pour racheter son frère qui avait « été fait prisonnier. »
On se demandera maintenant avec nous d'où provenait ce tableau et pourquoi l'emploi de la langue anglaise, peu répandue à Rome et en orient, sur une pièce qui semble rappeler le style bizantin ? Nous ne saurions rien répondre ; mais, moins affîrmatif que M. Gourtet, nous n'oserons dire qu'il sortait du Vatican où il avait été pris lors du sac par le connétable de Bourbon ^^^. Néanmoins, nous ferons seulement remarquer avec cet auteur que celle inscription, dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, soulève un problème d'histoire.
Les historiens, jusqu'à nos jours, ont été d'accord pour dire que le sultan Bajazet II, en lutte avec son frère Zizini qui voulait lui enlever son empire, avait été fort aise de voir son ennemi prisonnier des chevaliers de Rhodes dans les bras desquels, en 1482, il s'était jeté, pour chercher leur protection et ils ajoutent que plus tard ledit sultan avait com-
(i) M. Courlel semble croire aussi que c'est le tableau lui-mômc qui fut l'objet du préseul; et outre sa notice du dictionnaire que nous venons d'indiquer, il a longuement traité le niônie sujet et l'histoire du prince Zizim dans la fkvue archéologique de France, 3™^ année, p. ICI.
blé de présents les souverains \)on['\ïes, pour qu ils retinssent en captivité d'abord et fassent même disparaître ensuite ce frère, dont l'existence le gênait.
Or l'inscription indique clairement le contraire, à savoir que le grand Turc donne au pape Innocent Vlll l'émeraude gravée, qu'assurément il tenait pour un des bijoux les plus précieux et importants de ses trésors, comme cause du rachat de son frère, for this cawse to redeme.
Peut-être pourrait-on admettre que le bijou fut remis à Innocent YIII et que ce fut plus tard à son successeur Alexandre VI ^^- que le sultan demanda de faire disparaître son malheureux frère et que le laps de temps écoulé entre ces deux faits avait amené des raisons politiques toutes différentes ? Ces questions ne sont pas ici de notre sujet ; nous signalons seulement l'existence de ces documents contradictoires, aux savants de les concilier.
Sans chercher à attribuer une origine aussi noble que celle que M . Courtet donne au tableau , nous pensons simplement que cette peinture faisait partie des collections du Surintendant, ou appartenait, tout au moins, à sa vertueuse mère Marie de Maupeou ; que cette dame, comme une bonne mère qui n'oublie pas les services rendus à un fils, trouva l'objet de dimension facilement transportable et assez intéressant par le sujet qu'il offrait, en même temps que par sa valeur intrinsèque elle le considérait comme digne d'être donné en présent au conseiller de Provence qu'elle regardait comme
(I) Innocent VIII qui appartenait à la grande maison des princes Cibo, de Gènes, monta sur le trône en 148i et mourut en ti92 ; Alexandre VI son tjttccesseur espagnol et un Burgia, lui succéda et régna jusqu'en 1303.
le principal sauveur peut-êlre de la vie de son fils. FeFnuie de la plus haute sainteté, disent tous les historiens qui ont écrit sur le Surintendant, elle devait connaître les sentiments de piété de Roquesante et elle avait dû faire choix, parmi les objets en sa possession, du tableau en question qu'elle confia à une estafette sûre qui dut recevoir l'ordre de ne pas se laisser questionner. On peut supposer qu'elle l'expédia de Moulins où elle fut longtemps internée. De cette ville en Provence pour un homme à cheval le trajet n'est que de quelques jours. Nous livrons ces suppositions au lecteur pour ce qu'elles peuvent valoir.
Le cadre du tableau est en ébène massif ; les baguettes à profondes moulures larges de 4 à 5 centimètres sont retenues à l'extérieur aux quatre angles par des coins solides ciselés et ajourés en argent massif prenant sur chaque face d'une longueur de o à 6 centimètres et rappelant par leur style la pure renaissance. L'anneau à suspension et sa griffe sont du même travail en argent aussi ; une tringle de ce mêlai retient les petits rideaux en soie rouge qui , comme on le voit dans beaucoup de musées en Italie, sont pendus devant les tableaux précieux et ne sont tirés qu'au moment où on veut regarder le sujet qu'ils recouvrent. Une glace en outre préserve encore la sainte figure de Dieu de la poussière extérieure ^^ .
Quant à connaître l'existence actuelle de l'émeraude en question dans les collections du Vatican nous avouons
(I) Ce lobleau dont beaucoup d'amalcurs ou coMeolionneurs français coniiaissciil Icxislcuce esl appelé le tableau de Gruvibois.
avoir reculé à pousser jusque là nos reclierclies d'investigalions.
Le '}oiin]^[ l'Union, que nous citions dans la note plus haut, dit bien que le sculpteur Van Clef s était inspiré à Rome du dessin même de la pierre précieuse quand, en 1858, il avait produit son buste, mais nous ne sommes pas allé vériGer le fait. Nous savons qu'au siècle dernier, la marquise de Roquesanle désirant s'instruire et retrouver quelques indications précises sur le tableau et l'inscription qui l'accompagnait, s'était adressée à Rome à un abbé de Figuiéres pour lors fixé dans cette ville '■^\ Dans une lettre
du 13 août 1771 celui-ci lui répondait « avoir en vain,
accompagné du custode, parcouru tous les trésors du Vatican, sans avoir aperçu l'émeraude en question ; mais qu'il pensait que la précieuse pierre se trouvait dans les collections de la princesse de Modène, seule descendante de la famille du pape Innocent VIIÏ »
En admettant que celle pierre précieuse existe réellement de nos jours dans les collections du Vatican ou de quelque prince et qu'elle soit à tort ou à raison réputée avoir été gravée au temps de Tibère, nous nous demandons pourquoi alors des auteurs sérieux comme MM. l'abbé Martigny, ou Didron et en dernier lieu et tout récemment M. l'abbé Salmon, qui ont traité de l'iconographie chrétienne, n'aient
(I) Cet abbé, qui devait appartenir à la famille de ce nom, originaire de Manosque, connue dans les fastes de l'histoire de la cour des Comptes d'Aix, était pour lors logé à Rome au palais Piccalughi. Sa lettre originale, fesant jadis partie des archives du château de Grambois, nous a été communiquée par M. Garcin auquel elle appartient aujourd'hui.
jamais mentionné, dans leurs chapitres spéciaux sur les portraits de Jésus-Christ, l'émeraude en question.
Les deux premiers de ces auteurs copiant des textes plus anciens, parlent longuement des figures de Notre Seigneur qui dés les 11^ et III'' siècles circulaient parmi les néophytes ; ils font mention d'un portrait du Christ queSeptime Sévère fit placer dam son larraù^e après l'avoir fait exécuter d'après le type adoré par les nouveaux chrétiens des catacombes. Plus pàriknVièremeui l'abbé Martigny décrit un portrait qu'au second siècle on voyait au cimetière Calixle lequel serait, dit-il, le point de départ de cette forme hiératique qui, traversant tous les siècles, a inspiré nos grands peintres. Le Sauveur, ajoute-t-il, est toujours représenté avec un visage de forme ovale, légèrement allongé, à la physionomie grave, douce et mélancolique, à la barbe fourchue ou terminée en pointe, avec les cheveux séparés et retombant sur les épaules ; type enfin qui a prévalu mais qui, d'après lui, ne serait que de pure convention.
M. l'abbé Salmon parlant d'un profil de Notre Seigneur sur un médaillon en terre cuite, qui fut découvert il n'y a que quelques années dans des fouilles près du cimetière Sainte-Agnès à Rome, dit que, si après minutieux examen il n'avait été reconnu par les connaisseurs, que l'objet découvert appartenait aw XV^ siècle, on aurait juré être en présence d'un des anciens portraits adorés dans les calacombes. Cet auteur ajoute qu'il n'y a eu dans le monde savant et chrétien qu'un cri d'admiration pour saluer celte ravissante image et qu'une voix pour proclamer que le portrait découvert ne pouvait être que celui du Fils de Dieu.
La description que donne de cette tête M. l'abbé Salmon et que reproduit une gravure dans son livre ^'^ n'est autre encore que celle de la tête de notre tableau. Nous nous demandons alors, si l'auteur inconnu du XV® siècle qui a sculpté le médaillon récemment découvert à Sainte-Agnès, ne s'était pas inspiré, à l'instar de l'artiste qui a peint notre tableau, de l'émeraude que l'on venait d'envoyer à cette même époque au pape Innocent VIII ; l'envoi de ce portrait au pape paraît un fait indéniable ; sa venue à Rome dût faire un certain bruit au milieu des artistes de toute sorte ; des graveurs, des peintres durent obtenir l'autorisation de reproduire la ressemblance exacte du Christ, sans approfondir, bien entendu, si la gravure était authentique ou non et provenait du régne de Tibère.
Enfin voici un fait moderne à propos encore du tableau de Grambois, qui viendrait peut-être à l'appui de la supposition qu'un amateur anglais, se trouvant à Rome à l'époque où l'arrivée de cette pierre gravée fit un certain bruit, aurait fait reproduire la physionomie de Jésus-Christ. Celte opinion expliquerait pourquoi l'inscription est en langue anglaise et laisserait ensuite admettre que le tableau avant d'appartenir aux Fouquet sortait de la galerie de quelque collectionneur d'outre-mer.
A l'exposition de peinture de Manchester, en 1857, parut un tableau représentant aussi le portrait de Notre Seigneur accompagné de l'inscription en question. Ce tableau était de tout point si conforme à celui qui fait ici l'objet de
{\) Desclée ; Lille, <89r Histoire de Tari chrétien par Tabbé F. R. Salmon, page HT.
cello élu<le, que le visiteur français qui le vil et qui connaissait celui des Hoquesanle, fut persuadé que son ami M. Eugène Cornarel, petit-fils du dernier seigneur de Grambois, avait envoyé à cette exposition son tableau précieux. Les deux amis s'élant plus tard rencontrés, grande fut leur surprise d'apprendre que le tableau de Manchester n'était qu'un sosie. M. Cornarel écrivit au consul français de cette ville ; celui-ci répondit que le tableau exposé appartenait à un riche gentilhomme anglais le colonel Meyrick et tout ce qu'on put ensuite savoir à son sujet fut que ce colonel en avait hérité d'un parent éloigné.
Quoi qu'il en soit de l'existence d'un second tableau semblable à celui donné par les Fouquet à notre Roquesante, nous considérons, par les événements qui s'y rattachent, celui que nous possédons comme un des objets les plus précieux de nos souvenirs de famiUe et que nous ne craignons pas de le qualifier d inaliénable en réponse à certaines offres qui nous ont été faites par des collectionneurs français et étrangers ou dans un but mercantile.