‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 12 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'aTKL IKR 1)1-: LA RUK d'aSSAS. LE SUCCÈS

Nous avons montré toute l'importance du Marché au chevaux dans l'œuvre de Rosa Bonheur: dès 1854, Rosa, à qui le succès était devenu profitable, avait dû changer d'atelier ; ce n'était pas seulement MM. Tedesco et Gambard qui lui achetaient des tableaux, mais une foule d'amateurs distingués, qui se trouvaient fort honorés de pénétrer dans l'intérieur très curieux de l'artiste ; et depuis l'amateur anglais, qui en 1847, ^vait acquis les Taureaux auvergnats^ jusqu'à M. de Morny, qui, en i853, avait dû payer quatre mille francs le petit tableau. Vaches et 77ioutofis, exposé au Salon avec le Marché aux chevaux^ ce fut chez Rosa Bonheur une aimable invasion d'admirateurs convaincus, pour qui désormais cette jeune fille en costume masculin était consacrée grande artiste.

La famille Micas, qui allait habiter avec Rosa, avait surveillé la construction d'un grand atelier, rue d'Assas, et la disposition nouvelle adoptée par l'artiste était bien faite pour surpendre ses contemporains.

« Aujourd'hui, écrivait M. Armand Baschet en 1854, M"^ Rosa Bonheur a quitté la rue de l'Ouest et a choisi, avec un goût parfait, un fond de jardin et un corps de bâtiment entièrement adjacent qu'elle se réserve. Elle a fait du jardin une cour avec des écuries palissadées; la grande et vaste fenêtre de son atelier, dont le jour est superbe, donne sur cette cour, où peuvent vivre en liberté ses génisses, ses chèvres, ses berrichons purs et sa jument Margot, qu'elle monte en vrai cavalier. Si vous joignez à cette ménagerie d'artiste et de fantaisie, tous les volatiles d'une bonne ferme normande, vous comprendrez que j'exagérais peu en disant plus haut que pour Paris, le petit domaine de M"*^ Rosa Bonheur pouvait être tenu pour une vraie ferme modèle.

» Les oeuvres d'art que contient le salon de travail de l'artiste

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sont en pciil nombre. Les études les plus variées, les ébauches de quadrupèdes et de bipèdes, des pochades clie\alines, des piojets, des pensées esquissées, des tètes de béliers d'Aragon, une multitude d'aspects de troupeaux, les uns cheminant par un orage, les autres descendant la g(Mge des monts, les autres les montant, d'autres encore au repc^s près des neiges, etc.. assiègent la muraille. La quantité d'études de toute forme et de toute nuance, que j'ai rencontrées dans les cartons de M"^" Rosa l^onheur, m'a révélé chez l'artiste la préoccupation constante d'observation dans cet esprit charmant. J'ai pu voir les moindres elVorts de la nature des montagnes, depuis le nuage effleurant les pics pyrénéens, jusqu'aux rosées dans une de ces oasis fleuries, dont la Providence a comblé ces nobles frontières de la l-'rancc et de TT^spagne. »

Le mot de ménagerie s'appliquerait plus justement que celui de lerme modèle à l'atelier de la rue d'Assas, car, en outre, des animaux indiqués plus haut, Rosa possédait encore un bouc, qu'elle avait ramené des Pyrénées, une loutre, un singe et toute une meute de chiens.

En même temps, qu'elle était installée rue d'Assas, elle avait à Chevilly un atelier, où elle gardait des moutons et des chèvres; et à Chevilly comme à Paris, l'atelier était encombré d'études et de tableaux commencés. C'est qu'en iN^q, on s'arrachait littéralement ce que faisait Rosa : elle avait beau travailler avec un extraordinaire acharnement, elle n'arrivait certainement pas à répondre à toutes les demandes qui lui étaient adressées, soit directement, soit par l'intermédiaire de MM. Tedesco de Paris, et Gambard de Londres.

A (iand, elle avait envoyé son fameux Marché aux chevaux, et voici ce qu'on lit dans une gazette de l'époque : « La ville de Gand désira, cet été 1854 , pour son exposition, le Marché aux chevaux de Rosa l^onheur. W. le bourgmestre, qui fait partie de la Société des Arts, fit demander à l'auteur l'envoi de cette grande toile : Rosa Bonheur expédia l'envoi ; mais aujourd'hui qu'il s'agit de la rendre, la ville de Gand, qui met à gloire de bien faire les choses, ne veut point restituer cette belle page sans témoigner, —

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preuves à la main — sa digne reconnaissance, et, ce qui est mieux, elle a décidé de ne la remettre qu'entre les mains de son auteur, en lui offrant, par l'entremise du bourgmestre, une broche de prix, ciselée et gravée à l'elfigie du Marché aux chevaux. » Ce qui prouve qu'à l'étranger, aussi bien qu'en France, Rosa Bonheur était célèbre et habituée à ce qu'on eût à son endroit des égards particulièrement flatteurs.

On accordait à ses œuvres une portée morale ; on ne jugeait pas les tableaux isolément, dans la mesure forcément restreinte de l'épisode représenté ; on ne se bornait pas à considérer l'art dépensé dans chaque étude, dans chaque morceau de peinture ou de dessin; on généralisait l'attention; on voulait, à propos d'une œuvre, avoir le droit de considérer toute l'œuvre et l'on avait hâte à ce sujet d'exprimer des opinions d'ensemble.

« L'ensemble des œuvres de Rosa Bonheur, écrivait M. Anatole de la Forge en i855, pourrait s'intituler V Hymne au travail. Ici, elle nous montre le labourage ; là, les semailles ; plus loin, la récolte du foin, puis celle du blé ; ailleurs, la vendange ; toujours et partout, le travail. L'homme, devant son inspiration, n'apparaît qu'à l'état d'instrument docile, placé par la main de Dieu sur la terre pour extraire de ses entrailles les éternelles richesses qu'elle renferme. Le paysan, dans les tableaux de l'artiste, c'est le laborieux serviteur dont parle l'Évangile, le premier prêt à l'ouvrage, le dernier au repos. Aussi, en l'associant au travail des animaux, elle ne nous le montre que sous son aspect utile et noble ; tantôt, à la tête de ses bœufs, ramenant les charrettes pesamment chargées des épis de la moisson: tantôt à la poignée de sa charrue, fendant le sol pour le rendre plus productif encore. »

Dans le même temps, M. A. Mazure écrivait lui-même, dans ses puissantes études philosophiques sur la nature et l'art :

« Après les vieux peintres hollandais, et mieux que les anciens paysagistes en France, nous avons dans notre temps de très habiles peintres de bétail. MM. Brascassat, Cogniard, Palizzi, Troyon, une femme surtout, qui porte ce talent jusqu'au génie,

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M ^ Rosa Honhcur. IMusicurs peinent ctrc loues pour l'art avec lequel ils jettent les groupes d'animaux dans un pa} saj;e ; mais, si l'on considère la peinture des animaux sans s'inquiéter du paysage, si Ton demande une monographie du labour, rien ne peut se comparer à l'artiste que nous venons de citer en dernier lieu. Que l'on revoie, au Luxembourg, le L^iboiii-auv nifcrunis. Si beaux sont ces bœufs, avec leur pelage varié, leurs muscles ressortis, leurs fanons puissants ! 11 y a en eux tant de ressort, qu'ils semblent légers dans la pesanteur même de leur masse. Haletants, ils soulTrent, mais avec quelle énergie, quelle volonté ! L'homme qui les guide est beau et représente la puissance humaine dominant celle de la nature, dans ce que celle-ci a de plus intense, la vie et le travail de l'être animé. Puis il y a tant d'air à l'entour de l'homme et des bêtes! On sent la grande nature dans ce qu'elle a de plus imposant. »

Mais cet enthousiasme n'était pour Rosa iîonheur qu'un stimulant, sans que son amour-propre y puisât aucunement matière à griserie vaine. Elle voulait travailler et il lui fallait travailler en raison directe du succès grandissant. Sous l'intiuence de M. Gambard, il fut décidé que Rosa, accompagnée de M""-' Micas, irait faire un voyage en Angleterre, où elle comptait déjà de si nombreux et si fervents admirateurs. On était en 1854; M. Gambard avait loué, pour l'été, le Rectoré de Wexham : c'est là qu'il offrit à Rosa Bonheur une hospitalité savamment préparée. Rosa y connut sir Charles Eastake, président de l'Académie Royale, ainsi qu'Edwin Landseer, dont le talent lui plaisait infiniment.

Après avoir villégiaturé entre Londres et Wexham, Rosa et ses hôtes partirent pour l'Ecosse ; mais ils durent s'arrêter à Birmingham, où une réception triomphale attendait Rosa. Enfin, après s'être embarqués à Liverpool, ils arrivèrent à Grenoch.

« M"^ Rosa, dit M. Gambard dans ses mémoires, se trouvait bien heureuse d'être enfin dans le pays d'Ossian, et très anxieuse d'y voir les troupeaux de bœufs sauvages qui surtout l'intéressaient. De Grenoch, nous primes, dès le lendemain, par les bords

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