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du Loch Kgy, la route d'Inveraiy, et, au premier groupe de bœufs rencontré, M"*-' Rosa fit arrêter la voilure, et, les admirant longuement, en prit quelques notes sur ses tablettes. »
Ces notes lui permirent de faire le premier tableau qu'elle exécuta à son retour, tableau qui fut gravé par Charles Lewis et édité par M. Gambard, sous le titre de Morniiig^ in the Highlands.
M. Gambard continue : « Plus loin, vers le soir, par un temps de brouillard, entre Inverary et Oban, nouveau groupe qui frappe la vue de M"'' Rosa; nouvel arrêt, nouvelles notes prises... »
Ce fut le sujet d'un second tableau, exécuté l'hiver suivant, gravé par Thomas Landseer et édité par M. Gambard, sous le titre de Deni^ejis of thc Highlands. Et le voyage continua ainsi, sans que Rosa cessât de noter tout ce qui lui frappait les regards, l'esprit toujours en éveil et composant sans lassitude, à l'aide de ce document perpétuel et incessamment renouvelé que la nature faisait défiler sous ses veux. Les Souvenirs de M. Gambard sont remplis de faits curieux à cet égard, et je veux encore leur emprunter quelques pages. Les excursionnistes étaient alors à Ballachulish.
« La villa voisine de notre petit hôtel était occupée par un M. Wanchope. qui possédait une meute de chiens de chasse ; l'un de ces animaux avait été remarqué par notre grande artiste, et j'avais envoyé le commissionnaire de l'hôtel présenter mes compliments et prier ce monsieur de nous confier pendant une couple d'heures son toutou, dont on désirait faire le portrait. L'aimable M. Wanchope y consentit, mais à la condition que le portrait fait par la grande artiste, dont la réputation était arrivée jusqu'à lui, deviendrait sa propriété, en retour de sa complaisance à lui prêter le modèle !!! Il nous fut facile de nous priver de son extrême obligeance, d'autant mieux qu'un nouvel intérêt nous était arrivé. L'époque de la grande foire annuelle de bestiaux allait bientôt s'ouvrir à Falkirk, et tous les jours, à marée basse, des troupeaux de bœufs venant du nord, en route pour s'y rendre, traversaient le lac à la nage, escortés par deux ou trois bateaux montés par les
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bergers ci les conducteurs, qui les dirii;eaicnt vers la rive sud du lac, et au besoin les soutenaient, tenant pai' leurs cornes ceux qui faiblissaient dans la traversée et risquaient de se noN'cr en route. Ces scènes, très pittoresques, attiraient l'attention de M"" Rosa, qui V vit le sujet d'un très intéressant tableau qu'elle se décida à faire, et en vue duquel elle lit de nombreuses études, lin autre sujet de tableau vint encore se présenter. Les bergers conduisaient leurs troupeaux de moutons d'une île à une autre, dès que les herbages en était consommés. »
En elTet. quelques années après, Rosa lit un tableau dont le sujet est fortement inspiré du détail rapporté par M. Gambard ; il s'agit de deux bergers qui sont en barque, ainsi que leurs moutons, et qui rament pour traverser un lac : ce tableau, gravé par Ryall, fut édité par M. Gambard sous ce titre : Chauging pastitre.
M. Gambard continue :
(( Notre séjour à Ballachulish dura trois semaines environ, et M"*-" Rosa en emporta de quoi s'occuper pendant plus de vingt ans. A notre retour, en franchissant, par un assez vilain temps, la passe de Glencoe, nous remarquâmes un berger qui s'était abrité contre l'orage, entouré de son troupeau, dans le creux d'un rocher... »
Ce fut là le sujet d'un tableau, dont la gravure, exécutée par Pratt, fut éditée en 1886 par Lcfebvre, sous le titre de After a slonn in ihc Highlands.
« Xous nous arrêtâmes pour la nuit à Glcnfalloch, dans la jolie petite auberge au nord du lac Lomond. Pendant la soirée, très obscure ce jour-là. nous fimes une assez longue promenade sur les bords du lac. Encouragée par l'obscurité et en très belle humeur après un travail si assidu. M"'' Rosa se mit à chanter à haute voix: c'était la première fois, et ce fut, je crois, la seule, que le l'ai entendue et cela, à mon grand regret, car elle avait une très belle voix, dont elle se servait à merveille.
^> A Glenfalloch, nous prîmes le bateau pour Dumbarton, et le soir même nous arrivions au château de Banknoch, près Castle- Carry, chez M. et M"''' Wilson... La foire de Falkirk devait
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s'ouvrir le lendemain. M. A\'ilson nous y conduisit dans une wagonnctte ; notre arrivée sur le champ de foire fit sensation: songez donc : les ^^'ilson, très connus et aimés dans le pays, y amenant leurs amis de Londres, parmi lesquels deux membres distingués de l'Académie l^oyale. et une dame dont la renommée s'était tellement accrue que, pour bien des gens, on ne s'arrêtait plus au simple titre de peintre célèbre; tout le monde considérait notre
PONEV ÉCOSSAIS, MINE DE PLOMB J 8 (j 2 OU l8G3).
Ce poney appartenait à Rosa Bonheur à cette époque. iApyjrtieiit a la famille J
équipage avec une admiration religieuse; mais l'excitation causée par notre présence n'eut plus de bornes, quand M"'' Rosa, du haut de la voiture, m'indiqua les six bêtes, un jeune taureau et cinq superbes bœufs, qu'elle voulait emmener.
» Je les désignai au bouvier qui, au lieu de les faire sortir à loisir du troupeau, voulut faire du zèle, se mit à frapper à droite et à gauche pour les en faire sortir plus vite et causa un moment de panique. Les bêtes, ainsi malmenées, se jetèrent sur un troupeau de moutons voisin et en écrasèrent plusieurs. Enfin,
quand le calme fut revenu, je nie dirigeai vers le bureau où se réglaient les alTaires. pour y payer notre acquisition. Le vendeur devait s'engager à livrer les six bêtes au Rectoré de ^^'exham, près de \\'indsor. Le compte, très modéré, fut bientôt fait, et quand j'otTris encore de payer les moutons écrasés, on n'en voulut pas entendre parler, et j'eus toutes les peines du monde à faire accepter une gratitkation en faveur des bouviers qui nous avaient servi avec tant de zèle. Tout ce monde était heureux et fier de voir partir ces bêles, non pour la boucherie comme les autres, mais pour être reproduites par la peinture, car tous savaient déjà le but de notre visite au marché. »
Rosa Bonheur rentra en France et réintégra son atelier de la rue d'Assas, où elle fit une place aux nouveaux pensionnaires qu'elle avait acquis en Ecosse. Il lui fallait préparer son envoi à l'Exposition universelle de I'S5d : on sait qu'elle y parut avec une Foiaison en Aiii'crgiie et qu'elle y reçut une grande médaille d'honneur.
De son voyage en Angleterre et en Ecosse, elle n'avait peutêtre pas rapporté, ainsi que le dit M. Gambard, pour vingt ans de travail : mais il est évident que le souvenir de ce voyage, effectué en des conditions si favorables, l'impressionna longtemps, et qu'elle revint toujours aux études qu'elle en avait gardées par devers elle avec une joie très vive.
On remarquera qu'à dater de i853, Rosa Bonheur ne parut plus guère aux Salons, si ce n'est aux Expositions universelles. Elle n'avait que faire de se préoccuper chaque année d'une œuvre qui la représentât au Salon, et c'est par une sorte d'idée d'outretombe, comme si elle avait prévu sa mort presque subite, qu'elle a envoyé au Salon de i8()C) une œuvre, où elle apparaissait en pleine vigueur, en pleine santé de talent.
Après l'Exposition de i855, elle prit plaisir à se faire oublier du public français — nous disons du public, et non des amateurs — pour être tout entière à l'extraordinaire vogue qui accueillait ses a^uvres en Angleterre. En iSGo, elle avait quitté l'atelier de la rue d'Assas et celui de Chevilly, et elle s'était retirée à By, au château
de By, qu'elle avait acheté 5o.ooo francs, et où elle fit construire un grand atelier'. Là, au milieu de la forêt de Fontainebleau, elle pouvait se livrer tout entière à son art, sans craindre trop les indiscrets; elle avait d'ailleurs besoin de cette tranquillité, pour pouvoir mener à bien l'énorme besogne qu'elle avait assumée.
A By, sa collection de bêtes s'augmenta naturellement, et ce fut, par instant, une étrange ménagerie aux clameurs féroces, que
TAURE A UXESPAGNOLS 1862).
Dessin exécuté sur papier spécial pour être reporté sur pierre. Imprimerie A. Bry. Kdité par H. Peyrol.
cette propriété, dont l'hôte recherchait cependant le calme propice au travail, avec une volonté ne ressemblant en rien au caprice de la curiosité féminine.
Nous avons dressé une liste des hôtes qui jouèrent leur rôle de modèle à l'atelier de By et qui y trouvèrent l'hospitalité la meilleure : il y eut des moutons, des gazelles, des cerfs, des daims, des chevreuils, un aigle, des oiseaux, des chevaux, des
I. Quelques rnois avant de mourir, Rosa fit construire un nouvel atelier, de proportions gigantesques; la mort l'a surprise avant qu'elle ait pu y installer ses chevalets.
vaches, des chcvrcs.dcs chiens d'anOt. courants, bassets. lévriers), des sangliers, des lions (qui furent par la suite donnés au Jardin des Plantes), un yack, sorte de quadupcde connu également sous le nom de rachc f:-roir)iJute de Tarlarie, des singes, des perroquets, des marmottes, des écureuils, des furets, des tortues, des lézards verts, des poneys d'Islande, des mouflons, des isards, des chevaux sauvages d'Amérique, des taureaux, des vaches de la race de Saint-(iirons. Les derniers lions qu'elle posséda, un lion et une lionne, tout jeunes, étaient en liberté dans la cour, mais ils moururent tous deux avant d'avoir atteint l'âge adulte.
Bref, Rosa n'a dit que la vérité, lorsque, à propos de son séjour à Bv, elle écrivait un jour : <i J'y vis heureuse, recevant la visite de quelques amis intimes, loin du monde et travaillant de mon mieux. » Ce n'était plus seulement l'Angleterre qui enlevait tout ce qu'elle faisait : l'Amérique commençait à manifester à son endroit une admiration au moins égale.
Pourtant, bien qu'on n'entendît plus parler d'elle, elle n'en conservait pas moins en France des amateurs passionnés, qui lui en voulaient bien un peu de les obliger à passer le détroit pour voir ses œuvres nouvelles.
En 1862, à l'Exposition universelle de Londres, elle avait eu un succès vraiment triomphal: en iN<")?, — cela nous valut certainement les nombreux envois de l'artiste à l'Exposition universelle de 1N67, Rosa Bonheur fut faite chevalier de la Légion d'honneur. Voici d'ailleurs — comment elle raconte elle-même cette heure, qui fut très chère à son cœur :
« En i8G5, écrit-elle, je m'occupais, un après-midi, de mes tableaux j'avais sur mon chevalet Les Cerfs dans le Long-Rocher), quand j'entendis des claquements de fouet de postillon et un roulement de voiture. Ma petite bonne Félicité entra dans l'atelier toute troublée :
" Mademoiselle, Mademoiselle!... Sa Majesté l'Impératrice! »
') J'eus tout juste le temps de passer un jupon sur mon pantalon de laine et d'ôter ma longue blouse bleue, pour mettre une jaquette de velours.
ROSA BONHEUR jb
» J'ai ici. me dit l'Impératrice, un petit bijou que je vous ai apporté de la part de l'Empereur. 11 m'a autorisé à profiter de mon dernier jour de régence pour vous annoncer votre nomination dans la Légion d'honneur.
» Et donnant l'accolade au nouveau chevalier en l'embrassant, elle épingla la croix sur ma jaquette de velours noir. Quelques jours après, je reçus une invitation à déjeuner à Fontainebleau, où la cour impériale résidait. Le jour dit, on vint me chercher en
LA BERGERIE (l858).
Dessin sur papier spécial, pour être reporté sur pierre. Imprimerie Lemercier. Edité par Peyrol.
voiture de gala. Je me trompai de porte en arrivant et j'allais me perdre, quand M. Mocquard vint me tirer d'embarras et m'offrit le bras pour me conduire. Au déjeuner, je fus placée à côté de l'Empereur, et, pendant tout le repas, il me parla de l'intelligence des animaux. L'Impératrice m'emmena ensuite pour faire une promenade sur le lac, dans sa gondole. Le Prince impérial, qui était déjà venu me voir à By, nous accompagnait. Cette visite à la cour m'intéressa beaucoup, mais je crois que je dus désappointer la princesse de Metternich, qui s'amusait à m'épier, s'at-