CHAPITRE II
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Désormais, Rosa travailla toute la semaine sous la direction de son père ; tantôt elle restait à l'atelier, en tête-à-tète avec une nature-morte qu'elle se proposait d'interpréter; tantôt elle allait au Louvre, copier tel ou tel dessin, tel ou tel plâtre, que Raymond Bonheur lui avait désigné pour sa tâche quotidienne.
Le dimanche, il y avait repos pour toute la famille, garçons et filles : on s'en allait faire de longues promenades aux environs de Paris, en compagnie du meilleur ami de Raymond Bonheur, un certain J. Mathieu, sculpteur, qui n'était pas sans talent.
Les Bonheur habitaient alors— et cela dura de iSSy à iSSS
rue de la Bienfaisance : l'immeuble donnait également place
de La Borde, et, suivant son horreur du sédentaire. Raymond Bonheur occupa dans cet immeuble deux appartements différents; de cette façon, il connut avec le premier la mélancolie un peu monotone de la rue de la Bienfaisance, qui n'était pas à cette époque ce qu'elle est aujourd'hui, et. avec le second, le mouvement plus gai de la place de La Borde.
La distance était plus longue pour aller au Louvre, et puis, à certaines railleries des rapins qui s'arrêtaient devant ses dessins, Rosa avait compris qu'elle n'était pas encore d'une maturité suffisante pour profiter de ses stations hâtives devant l'œuvre des maîtres; elle se mit donc à travailler avec plus de zèle, plus d'emportement—le mot n'est pas excessif — dans l'atelier de son père. Ses progrès étaient rapides, mais elle-même se jugeait sévèrement et mesurait, avec une justesse qui pourtant ne la décourageait pas, l'énorme distance qui la séparait encore du talent, à plus forte raison de la maîtrise, où elle se haussa quinze ans plus tard.
A la fin de l'année i838, Raymond Bonheur ne résista pas au
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plaisir do dcnicnai;cr: il alla habiter au 20 du faubouri; du Roule, où d'ailleurs il se trouvait plus au ceiuie de son cercle d'ensciqnciiicnt. Rosa avait alors seize ans; elle avait conservé, de l'enfant qu'elle avait été, son primesaut et sa gaieté: mais elle était devenue jeune fille, élancée, avec des yeux étrangement expressifs et des qualités d'esprit sérieux et volcMitaire.
Cechangcnient de domicile, qui rapprochait Raymond Bonheur de la pension où étaient ses fils, fut pour le foyer autour duquel la svmpathie s'éveillait immédiate, irrésistible, l'occasion de nouvelles relations; Rosa raconte ainsi comment ils eurent de nouveaux amis :
« Nouvel appartement, nouveaux voisins, nouvelles connaissances. Là, mon père entra en relations avec M. Saint-Germainle-Duc, qui était un ami de Balzac, avec les Czartorisky et Feuillet de Conches. La princesse Czartoriska avait son hôtel tout pi^cs de chez nous. Souvent la princesse Adam, alors en exil, venait passer une après-midi dans notre atelier. Elle faisait de belles broderies, qu'elle vendait pour venir en aide aux pauvres polonais réfugiés. Elle avait très bon cœur; sa protection valut à mon père quelques bons élèves, et notre situation s'améliora. Notre modeste atelier était le rendez-vous de la plus agréable société. Je me rappelle encore une gentille petite dame anglaise, excentrique, la femme de l'amiral ■ qui commandait le BellcropJwn, sur lequel Napoléon 1"'^ s'embarqua pour Sainte-Hélène. Elle voulut m'cmmener à Versailles, et c'est à elle que je dus ma première robe blanche. Quelque temps après, je donnais des leçons de dessin à la princesse Ida Czartoriska, mais je dois dire que nous ne faisions que nous amuser, en glissant sur le parquet cire de la grande galerie. Mon grand-père avait raison quand il disait à ma mère : « Vous » croyez avoir une fille? Erreur. Rosa est un garçon en jupons. »
Rosa n'en travaillait pas moins avec une assiduité, dont son père avait tout lieu de se féliciter, et une joie à chaque effort grandissante. Elle se sentait de plus en plus en possession de son métier, qui allait devenir son art, et elle avait fait sa rentrée au