LE ROI DU DÉSICRT
Fusain par Rosa Bonheur.
(Appartient à la famille.)
aussi avec quelle abondance on retrouve dans ses études, études peintes ou dessins, ses tâtonnements pour le site même où elle placera ses lions. Rien n'est laissé au hasard ; elle calcule les mouvements du terrain de telle sorte que le lion, dans le niveau différent où se placent ses pattes de devant et ses pattes de derrière, ne perde rien de sa majesté robuste ; elle veut aussi, pour sa tête grave, à la longue crinière ondulée, un ciel de feu, un ciel où la lumière diaphane et éclatante forme au-dessus du front puissant de la bête comme
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une lointaine et discii'te auréole. Dans ces études, que l'aiiiste tenait cachées, et que sa mort a permis de ciuinaiti'e. il \' a. pourceux qui se donnent la peine d'y rei^arder attentivement, une révélation des plus signitîcatives : il s'y trouve plus que le talent, qui parfois n'est que le fait d'une habileté pi^ofessionnelle ; il \ a une pensée, cette pensée de haute philosophie dont nous a^■ons anahsé le but dans un chapitre précédent.
Le temps que Rosa Honheur n'employait pas à ses études ni à ses tableaux. — car sa production à lîy fut énorme, pour répondre aux demandes incessantes de ses clients oïdinaires, qui \endaient ses œuvres en Angleterre et en Améiique avant même qu'elles fussent achevées. — le temps qui n'était pas consacré à ses modèles, bipèdes et quadrupèdes de tout poil auxquels elle otlVait l'hospitalité, elle l'employait en promenades dans la forêt. L'arbre était un compagnon pour elle, un compagnon silencieux et bavard à la fois ; la diversité des essences charmait son teil : l'étonnante harmonie des feuilles balancées par le vent berçait délicieusement sa mélancolie : elle avait i^emarqué que le souffle aéiien ne chante pas de la même nianière dans toutes les frondaisons ; que tel arbre en reçoit la pression comme une caresse, tel autre avec une résistance qui fait grincer des branches vainement raidies ; et elle n'était pas loin d'écouter les sanglots des cimes ou les ricanements des choses, dans la longue clameur dolente des rafales.
Certes, elle avait compris la beauté des champs aux grandes lignes tracées pour la variété des cultures, mais c'est la forêt surtout, la forêt où les aspects sont si multiples, où la nature devient extraordinairement dramatique, qui lui parlait de plus près au cœur.
« Les grands bois, — a écrit un philosophe en une page éloquente, en songeant aux coupes réitérées qui diminuent la superficie des splendeurs forestières — les grands bois appartiennent aux paysagistes : s'ils deviennent rares dans notre nature, on peut les chercher et on les trouvera dans les musées. Là, il y a de grands intérieurs de forêts, avec toutes les circonstances, tous les motifs que le génie de l'artiste a pu recueillir : des accidents d'un
terrain plus ou moins riche en mousse et en verdure, de lumineuses eclaircies, l'eau qui miroite sous le soleil. On y trouve aussi des êtres moraux, le souvenii'. le recueillement, le silence de l'àme comme celui de la nature, et peut-être la douleur, assise à l'écart, triste et souriant à elle-même, s?niliui^'- at lier g'rief, comme parle le poète anglais. »