‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 33 sur 53 · SANGLIERS · texte numérisé non relu

SANGLIERS

Faits à By, de 1860 à 1870.

Peinture. Atelier Rosa Bonheur.

Ce sont bien là les sensations que l'on trouve en soi, lorsqu'on examine tout ce que Rosa l^onheur a mis de sa pensée et de son cfeur dans les innombrables souvenirs qu'elle notait dans la forêt. Le même philosophe continue :

(( Cette voix, cette pensée, qui émane de l'aspect des bois et de tous les produits de la nature végétale, c'est la vie ; si dans cette nature on ne voit pas la vie, on ne voit rien ; si on n'y sent pas la

128 ROSA BONHKUR

vie. on ne sent rien: si clic ne dit pas: « J'existe ! ^^ elle ne dit rien. L'antiquité ne l'ignorait pas. elle qui peuplait sa riche^ nature de puissances divinisées ; qui avait ses n\niphes et ses dryades pour ses vallées et pour ses bois. Mais ces divinités n'étaient déjà qu'un souvenir de l'ancien panthéisme, souxenir alVaibli et ramené par les Cirées à de poétiques fictions. Les temps contemporainsn'ont point conservé ces inventions jadis chaimantes d'une ni}thologie épuisée. Depuis une époque qui n'est pas très reculée, on s'est épris au sentiment de la nature. Il y aui'ait peut-ètie bien, cliez les penseurs et même chez les artistes, quelque tendance au panthéisme, au vague sentiment d'une nature universelle, puisant sa vie dans la passivité de son développement, mais la plupart, et les meilleurs, savent s'en défendre. Chez les bons paysagistes, la sève, sang végétal, fleuve de vie du second règne de la nature, circule trop bien dans l'écorce et dans la feuille, pour que l'on puisse nier qu'ils comprennent la nature, et que le sentiment de la vie est en eux, »

Nul artiste plus que Rosa Bonheur n'a eu ce sentiment de la vie dans la forêt. La vie. elle en a écouté la palpitation sous les arbres géants, et dans la clairière, à toutes les heures du jour, le matin, tandis que des mousses réveillées s'élève une brume légère qui laisse aux brindilles vertes une poussière de diamant ; au milieu de la journée, quand le chaud soleil d'août darde ses rayons de feu sur la terre desséchée, à travers le tissu des feuilles serrées; le soir, tandis que, pour le repos des choses, il se fait du silence dans les nids, et des clartés douces, à la fois ombre et lumière, dans les allées où tlotte le mystère.

Et comme elle sait à propos, au coin d'un carrefour, dans un sentier tortueux ou dans l'embroussaillement d'une futaie, faire intervenir un des êtres réels qui ont remplacé, pour nous autres réalistes, les figurants de la mythologie païenne, un cerf, une biche, un chevreuil ! La bête apparaît, élégante et fine, sur ses jambes^ dont les muscles d'acier expliquent l'agilité. La tête est attentive, l'oreille ouverte, le regard curieux : qu'une pierre vienne à rouler sur un semis de feuilles sèches, qu'un oiseau d'un coup d'aile-

abatte une branchette morte, qu'un bruit, si faible soit-il. retentisse, grandi par l'echo de la forêt, et voici que la bête semble attendre un invisible ennemi, devant les chênes et les hêtres aux troncs solides, qui rient par les mille bouclies de leur écorce cre\assêe.

Ainsi se passaient les années. Pourtant, un temps. Rosa In à

Page 1