MOUTONS
Peinture. Atelier Rosa Bonheur.
l'amitié le sacrifice de désemer la forêt pendant l'hiver. Il fallait à la santé chancelante de M"^ Micas un climat plus bénin ; des médecins exigèrent pour elle un séjour dans le midi. Rosa, dans des notes sur sa vie, que nous avons déjà eu l'occasion de citer, parle de cette époque en quelques lignes :
« La santé de ma pauvre amie Nathalie s'était beaucoup altérée, écrit-elle. Nous décidâmes de passer l'hiver dans le Midi. Je fis bâtir une villa à Nice, où chaque année, de décembre à mars,
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nous eûmes la joie v]ue donnent le bon sc^leil et les tleurs. L"amitié de la duchesse de Saxe-C.oboiirg-Cicuha contribua beaucoup à nous rendre ce séjour agréable, l'n matin, elle nous présenta son neveu, le prince de Cialles. et une de ses filles. La princesse, qui avait un appareil de photographie, fit plusieui's fois mon portrait. »
Mais l'àgc arrivait, et la santé de M"'' Micas allait déclinant, donnant à sa grande amie des inquiétudes sur l'issue desquelles son regard clairvoyant ne pouvait se tromper. En 1889, ^""^ ^Ii*^^s mourut, et le coup fut tei'iible pour Rosa.
« Le 24 juin i8N(). écrit-elle, mouiut Nathalie, la noble et sainte femme qui avait été si dévouée pour moi. Cette perte me brisa le cœur. .Te fus longtemps sans trouver dans le travail un soulagement à mon amèiX' douleur. .Te pense à elle tous les jours, et je bénis la mémoire de cette âme qui fut si proche de la mienne. »
Elle s'était remise cependant au travail, mais elle avait perdu sa belle gaité. La mélancolie qui était le fond de son caractère avait repris le dessus, et l'on a de cette époque des études d'automne qui sont vraiment mouillées de larmes. Dans les arbres à demi dépouillés, il y a des plaintes et des gémissements; dans le ciel, l'azur est en partie voilé par des nuées grises ; les roches même, sous la mousse rouillée qui les revêt par places, ont l'air d'être des ruines, les ruines d'un édifice que le printemps avait construit avec de la joie et du bonheur.
Si l'âme avait été profondément touchée, la main ne manifestait aucune défaillance, et lorsque le Président Carnot vint, en i8q3, apporter lui-même à Rosa I^onhcur la croix d'officier de la Légion d'honneur, il y avait dans l'atelier des œuvres à la veille de partir pour l'Exposition de Chicago, qui justifiaient amplement la haute distinction que le gouvernement avait eu la bonne pensée de lui accorder, et la manière de haute courtoisie que le Président avait adoptée pour lui en donner connaissance. Cette croix, Rosa la reçut très simplement, mais elle ne cache pas, dans ses notes, la satisfaction qu'elle y puisa.
<( On me soupçonnera peut-être de vanité, écrit-elle, si je dis que j'ai reçu plusieurs décorations et d'autres distinctions. En i865, l'impératrice Charlotte et l'empereur Maximilien m'envoyèrent la croix de San Carlos du Mexique; en 1867, 1 Académie des Beaux-Arts d'Anvers m'accueillit parmi ses membres; Alphonse Xil me donna le brevet de commandeur de l'Ordre
CHEVAL
Pointure d'aprcs un clicval breton ayant appartenu à Rosa Bonheur. Atelier Rosa Bonheur.
d'Isabelle la Catholique ; le roi des Belges, la croix de Léopold ; le roi de Portugal, en 1 884, celle du très noble ordre de Saint-Jacques ; mais de toutes ces dignités, ce qui fit battre le plus mon cœur, ce fut ma nomination d'officier de la Légion d'honneur. »
Elle fut à ce moment séduite par le pastel et elle en exécuta plusieurs, d'une dimension peu commune : au mois de juin 1897, à la galerie Georges Petit, elle en exposa quatre, qui étonnèrent
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par leur mesure et par re\ii\ioidinaire audace de l'entiepi'ise. Il \avait là des moutons, des ceris. des biclies et des bisous, dans des paysages d'un pittcux-sque varié, diine sensation aiguë, d'une notation également robuste. Ces quatre pastels, qui ne furent exposés que quelques iours. tiient courir tmit Pai'is, et ce fut ime énorme louange qui numta \ers l'éminente artiste.
Quelques mois après, revenant à la peinture, elle acheva un tableau depuis longtemps commencé, le Diicl, qui fut exposé chez les frères Tedcsco. Deux étalons, l'un blanc, l'autre alezan brûlé, luttant, les dents furieuses, dans un parc. Elle s'était entourée, pour cette œuvre, de tous les documents qu'elle avait pu trouver, car le Duel avait des personnages historiques : il s'agissait de montrer Godolphin-Arabian, le père des pur sang anglais, terrassant son adversaire.
Ce tableau, on le voit, n'est pas une pure imagination de l'artiste, c'est un tableau quasi historique, inspiré par un récit d'Eugène Sue. et nous tenons de M. Gambard quelques renseignements à ce sujet, qui ne sont pas sans intérêt.
Vers 17^0. le bev de Tunis, désirant s'attirer les faveurs du roi de France, lui avait fait présent de huit ^barbes du sang le plus pur, d'une illustre origine. Parmi ces huit barbes se trouvait un jeune étalon d'une grande beauté. Il s'appelait Scham, et portait au cou un sachet en poils de chameau, contenant son histoire et sa glorieuse généalogie. Un Arabe nommé Agba était conimis à sa garde.
Les étalons, présentés au roi à Paris, attirèrent peu son attention, et tous furent abandonnés aux mains des palefreniers des écuries royales, qui s'empressèrent de jeter l'amulette aux ordures et d'employer Scham au transport des provisions de bouche entre Paris et Versailles. Agba recueillit l'amulette, mais Scham fut bientôt vendu, moyennant quelques pistoles, à un charretier parisien. Roué de coups, mal nourri, mal soigné, il dépérit rapidement, et un jour qu'il traversait la rue Dauphine, il glissa et s'abattit,. exténué. Un quaker anglais en eut pitié, intervint, l'acheta au charretier pour quinze louis et fit conduire Scham à son hôtel, lï
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apprit d'Agba l'histoire de ce cheval, qui, bien soigné, reprit son lustre primitif. On l'emmena en Angleterre. Comme il était très difficile à monter, le bon quaker céda bientôt son acquisition à Lord Godolphin, fils du ministre de la reine Anne, qui envoya Scham et Agba à son haras de (iog-Magog, dans le comté de Cambridge. Scham fut baptisé Arabian-Godolphin, nom qu'il devait rendre plus tard si célèbre. Quoi qu'il en soit, on le destinait à un emploi fort secondaire, qui était d'exciter à l'occasion les étalons paresseux. La jalousie d'Agba et sa rage n'eurent plus de bornes, quand se produisit l'incident principal de cette histoire.
Parmi les filles du Vent, aucune ne le disputait alors à Roxelane, superbe jument à la robe blanche comme la neige. Elle appartenait à Lord Godolphin, qui faisait courir sur tous les champs de course d'Angleterre. Il était d'une importance suprême de lui trouver un mari digne d'elle.
D'autre part, il n'y avait pas de rival à opposer au fameux étalon Hobgoblin, surnommé, dans les pâturages de Gog-Magog, « l'heureux roi », « l'orgueilleux sultan », car il y régnait en maître au milieu d'un harem des plus belles odalisques à quatre pieds.
Agba était logé avec Scham dans une belle écurie, à côté du palais merveilleux, centre de luxe et de richesses, qu'occupait Hobgoblin.
Agba, qui avait entendu vanter les qualités de Roxelane, ne doutait pas que Scham ne lui fût destiné. Mais quand il apprit que le rôle de Scham serait seulement d'éveiller les appétits d'Hobgoblin. il s'indigna et bientôt oublia l'obéissance qu'il devait à ses maîtres.
Lord Godolphin venait d'arriver avec quelques amis pour assister à l'intéressant événement qui se préparait. Hobgoblin fut mis en présence de Roxelane, qui ne le reçut que froidement. Scham, à quelque distance, hennissait avec fureur. Alors Agba, hors de lui-même, ne pouvant résister davantage à ces appels, ouvrit la grille qui l'enfermait dans un pré, et Scham s'élançant d'un bond sur Hobgoblin, engagea un combat acharné.
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Impossible do les scparcr. Bientôt Ilobi^ttblin. battu, sanglant, prit la fuite et laissa le champ libre à son adversaire, qui reçut Roxelane pour prix de sa victoire.
Désespoir de Lord Godolphin : Roxelane la proie d'un vil arabe ! Mais bientôt Scham montra des qualités jusqu'alors inconnues. A trois ans. le ieune poulain commença sa cai'rière, qui ne fut qu'une suite de victoires, il fut loi^é dans le palais d'Hobgoblin et une célèbre progéniture illustre encore son nom.
Le portrait d'Arabian-Godolphin, fait à cette époque, a été conservé: de même pour celui d'Hobgoblin, et c'est à l'aide de ces documents que Rosa Bonheur, reconstituant une scène d'histoire, nous a donné un nouveau chef-d'œuvre.
Une autre œuvre, plus importante encore, resta pendant plus de vingt ans en chantier dans son atelier, œuvre immense qu'elle avait presque achevée quand la mort la surprit. Il s'agit du BattJiiL'du blc^ un champ sur lequel on a étaléles gerbes de blé, que foulent de leurs sabots précipités onze chevaux, grands comme nature, de robes variées, avec un groupe spécialement blanc, et lancés au galop. C'est là une œuvre superbe, dont la composition préoccupa longtemps Rosa Bonheur, car, dans ses cartons, on suit positivement à la trace toute la lente et multiple évolution de ses arrangements, groupements des chevaux et recherches de mouvement et de couleur.
On pourrait s'étonner, cependant, que Rosa Bonheur n'eût pas mis plus de hâte à terminer une œuvre qui lui tenait certainement à cœur. Mais il y avait dans cette lenteur apparente, lenteur singulièrement occupée par des études continues et une inquiétude de se donner tout entière en un tableau, des motifs qui tenaient à la technique même de l'artiste. Cette technique, M""" Consuelo Fould, qui a fait un portrait de Rosa Bonheur et a passé un assez long temps auprès d'elle, temps de causerie affectueuse et de confidences, cette technique, M""-' Consuelo Fould en a raconté les éléments primordiaux dans un substantiel article de la Rente illiislrée :
« Elle avait horreur, écrit-elle, de toute espèce de jus liquide
ou de siccatif, choses du moment, nuisibles à la conservation
Elle employait la couleur en pleine pâte, laissant sécher les dessous quelquefois pendant deux ans, et revenait ensuite, toujours longuement, n'employant que très peu d'huile, seulement pour faire sécher.
» Les soins s'étendaient aux palettes, les unes très propres, les autres couvertes de nombreuses couches de couleurs amalga-
LES lîŒUFS SOUS LE JOUG,
Peinture. Atelier Rosa Bonlieur.
mées, qui, par un procédé savant, présentaient au bout de quelques années l'aspect lisse et jaspé du marbre.
n Elle tenait beaucoup à ces palettes, qui absorbaient l'huile et lui permettaient de mieux juger de certains effets.
» Je la vis nettoyer ses pinceaux avec des précautions particulières, suivant leur nature, et même obtenir de l'antique brosse à virole des touches extraordinaires de finesse.
» On s'explique aisément que, poussant à tel point la conscience
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artistique, elle ait fait attendre si longtemps aux acquéreurs des teuvres presque terminées. »
L'on ne saurait vraiment trop admirer cette conscience chez l'artiste : le souci de la matière et le mécanisme approfondi du métier ne sont pas, ainsi que certains le prétendent, des éléments qui rapetissent l'inspiration. Cela rentre essentiellement dans ce que M. Arréat appelle justement la nicnioire projcssiouuelle^ et il cite à propos, d'après la traduction de iM. Amédée Pigeon, quelques lignes de James Millais, le célèbre peintre anglais, qui a quelque parenté de facture avec Rosa Bonheur.
« 11 est très dithcile, écrivait Millais, de comprendre où intervient l'esprit de l'artiste. Son métier est de peindre, et la plus haute intelligence est inutile, si l'homme ne peut pas rendre avec ses doigts ce que ses veux voient, et ces choses vues doivent être, après une sorte de distillation mentale, au bout de son pinceau. La peinture est. jusqu'à un certain point, une chose si purement technique, qu'il faut l'apprendre comme on apprend à coudre ou à scier, à limer ou à tourner, par une éducation qui consiste en des actes, et avec une grande attention, une longue pratique. Cette
dextérité manuelle peut être acquise comme la connaissance des ' ......
couleurs, la composition et ainsi de suite, mais seulement jusqu'à
un certain point, au delà duquel la peinture, du moins celle qui
mérite ce nom, est une chose trop subtile pour passer d'une main
à une autre main, d'un esprit à un autre esprit. »
Nous avons démontré surabondamment que ce point, qui marque la frontière de l'art, selon la pensée si complètement et si nettement exposée par le peintre anglais. Rosa Bonlieur ne l'a pas dépassé. Elle a été peintre et artiste dans la plus haute signification de ces mots.
iMais nous voici arrivés à l'année i'S()(), la dernière que vécut Rosa Bonheur, et nous en voulons faire l'objet du chapitre suivant.