‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 37 sur 53 · PAYSAGE · texte numérisé non relu

PAYSAGE

Peint 11 le. AlL-licr Rosa Bonheur.

et dans son œil clair, profond, enjoué et cependant à l'éclat tempéré par un peu de mélancolie, on lisait ce que son cerveau portait de méditation, de recueillement, de retour sur soi-même et sur tout. Rien ne l'a distraite, au cours de sa longue carrière, de sa préoccupation d'art; mais ce serait diminuer la portée de son effort que de ne voir en elle qu'une artiste uniquement appliquée à surprendre des attitudes et des mouvements de bêtes; ce qu'elle voyait dans l'animal, c'était une créature, ou du moins un des termes par lesquels le Créateur a exprime la beauté de la créa-

tioii; et dans les formes qu'elle cherche, qu'elle interprète, il y a toujours un reriet de cette chose impalpable, qui ne s'exprime ni avec des lignes, ni avec de la couleur, de cette chose qui émane de la matière et qui n'est pas la matière, la vie. le principe actif de l'évolution, cette parcelle d'au-delà, qui nous dérobe son mystère et qui. cependant, du choc de son étincelle, anime nos loques terrestres. Un jour que nous lui demandions ce qu'elle pensait de

CHEMIN DANS LA F l T A I K .

Paysage, peinture. Atelier Rosa Bonheur,

Tàme des bêtes : « Mon père, qui fut un grand peintre, me répondit-elle, m'a fait lire Lamennais, et Lamennais a défini tout ce que j'ai cherché. »

Il y a, en effet, dans l'esthétique de Lamennais, une page éloquente, à laquelle certainement Rosa Bonheur faisait allusion, et qui dit quelle haute pensée philosophique la grande artiste voulait donner à son art. Cette page, nous voulons la citer en entier, comme un hommage à la mémoire de Rosa Bonheur :

u Chaque ctre. lisons-iKuis dans Lamennais, chaque forme particuHère participe au Beau infini do\n elle émane, le rappelle, le manifeste partiellement, et elle le manifeste d'autant plus qu'elle occupe elle-même une plus haute place dans la série des formes créées, et que. considéré dans sa réalisation extérieure, ou phénoménale, elle est individuellement plus conforme à son type essentiel : car c'est par ce type un. indivisible, éternel, qu'elle se rattache au Beau inlini et se retlcte immédiatement. Dans la reproduction des formes naturelles, l'art doit donc tendre à reproduire, non le simple phénomène, le pur fait sensible de la forme actuellement réalisée, mais l'exemplaire immatériel, et cet exemplaire constitue, pour chaque forme déterminée, un autre ordre, un ordre secondaire du Beau idéal, dont la splendeur doit rayonner à travers l'image corporelle, et qui aide à remonter vers le Beau absolu.

» Or, la Nature, au sein de laquelle s'incarnent les archétypes des êtres, leurs modèles divins, ne présente que des phénomènes, des formes corporelles, opaques enveloppes de l'invisible essence. L'art n'est donc pas une simple imitation de la nature; il doit révéler, sous ce qui frappe le sens, le pi'incipc intense, l'idéale beauté que l'esprit seul perçoit et qu'éternellement Dieu contemple en soi

» Il se mêle toujours quelque chose de nous aux choses que nous voyons. L'impression physique que nos sens en reçoivent se transforme en dedans de nous-mêmes et y suscite, pour ainsi parler, une image idéale en harmonie avec nos pensées, nos sentiments, notre être intime. Et, en effet, ce qui distingue les grands maîtres, c'est qu'ils ont su prêter aux lieux un langage indéfinissable, qui touche, émeut, provoque la rêverie et l'attire doucement comme en des espaces infinis. Dites-moi par quelle mystérieuse magie ils nous retiennent des heures et des heures, plonges dans une vague contemplation, devant ce que la nature a de plus ordinaire et de plus simple en apparence : une prairie avec un ruisseau et quelques vieux saules; une vallée, que traverse un torrent grossi par l'orage dont les derniers restes, où se jouent les feux

du couchant, fuient et se dissipent à l'iiorizon Ne voit-on pas

qu'ici c'est la pensée de l'artiste, sa vie intime qui se communique à vous, s'empare de vous: c'est l'art qui vous emporte sur ses ailes puissantes en des régions plus hautes que tout ce que peuvent atteindre les sens. »

Nous avons relu ces lignes tandis que nous examinions un à

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