‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 5 sur 53 · I. L'amiral Sir J. Cockburn · texte numérisé non relu

I. L'amiral Sir J. Cockburn

Louvre ; on ne riait plus d'elle : on avait remarqué cette jeune fille si simple, si attentive à sa besogne ; son costume et son allure indépendante n'avaient pas tardé à lui valoir un surnom : on l'appelait « le petit hussard »>, mais cela sans méchanceté, par sympathie et camaraderie ; et comment eùt-il pu en être autrement : on devinait la volonté qui animait cette élève studieuse et douce; on devinait également quelle impérieuse nécessité l'obligeait à se créer, sans perdre de temps, une occupation productive.

A cette époque, le déjeuner de Rosa n'avait rien de somptueux : un petit pain d'un sou, deux sous de pommes de terre frites achetées dans les baraquements alors existants sur la place du Carrousel, et, pour boire, un verre d'eau pris à la fontaine de la cour. Cette frugalité, d'ailleurs frugalité forcée, n'avait rien qui l'attristât ; le temps très court qu'elle donnait à son repas était une brève récréation entre ses deux séances d'études du matin et de l'après-midi.

Elle faisait alors d'importantes copies, plus encore pour satisfaire un goût qu'elle avait d'approfondir le génie des maîtres, que pour en tirer un parti immédiat : longtemps après, elle se rappelait cette période de sa vie et en expliquait le sens spécial au point de vue de son éducation artistique : « Les tableaux des vieux maîtres, écrivait-elle, exerçaient sur moi une fascination toute spéciale. Combien d'heures vraiment heureuses j'ai passées dans ces salles sans fin, remplies de leurs chefs-d'œuvre ! Combien de leurs toiles j'ai copiées! Je ne saurais assez répéter aux commençants qui veulent embrasser la difficile et pénible carrière d'artiste, de faire ce que j'ai fait, de se meubler la tète d'études d'après les vieux maîtres. C'est la vraie grammaire de l'art et le temps ainsi employé ne peut que profiter à l'avenir. »

En 1S41, nouveau déménagement : Raymond Bonheur, qui s'était remarié', s'en fut habiter au n° i3 de la rue Rumford. Cette rue, aujourd'hui disparue, se trouvait dans la plaine Monceau, qui

I. Il avait épouse, en secondes noces, M"' iMarguerite Picard, dont il eut un fils, Germain Bonheur, né en 1848.

était alors une véritable campagne : ce n'était que champs, fermes et laiteries, et Rosa avait là de quoi satisfaire son goût de peintre animalier : k J'y étudiai, écrit-elle, les vaches, les moutons, les chèvres. J'avais découvert un délicieux coin de paysage à Villiers, près du parc de Xeuilly. Je prenais ma pension chez une brave

pa\'sanne. et ie restai là plusieurs mois J'aimais à saisir les

mouvements rapides des animaux, les reflets de leur robe, la subtilité de leur caractère car chaque animal a une physionomie individuelle'. Aussi, avant d'entreprendre l'étude d'un chien, d'un cheval, d'une brebis, je me familiarisai avec l'anatomie, l'ostéologie. la myologie de chacun d'eux. Je faisais même des travaux de dissection, et c'est encore un conseil que je donne aux animaliers. J'observais l'aspect des animaux d'après les moulages en plâtre en les copiant surtt)Ut à la lumière de la lampe, qui donnait plus de netteté et de vibrance aux ombres. C'est une étude excellente. A ceux qui veulent bien ne pas douter de ma sincérité artistique, je puis dire que tout ce que je sais, je le dois à ces exercices patients et consciencieux. »

Aussi Rosa poursuivait-elle ses études avec une volonté virile ; mais l'hiver, c'en était fait du plein air au hameau de Villiers; elle obtint de son père qu'on organisât, sur une terrasse attenant à leur appartement, une manière de ferme, qui ne ressemblait que de très loin aux jardins suspendus de Babylone ; il y avait des plantes grimpantes et une niche où s'abritait un mouton. Ce mouton, qu'on avait hissé au cinquième étage, fut pendant près de deux ans le modèle de Rosa; comme il fallait cependant offrir au quadrupède quelques distractions qui lui rappelassent la nature d'où il était exilé, Auguste Bonheur, le frère aîné, était chargé de l'entretien du mouton et de ses promenades. Chaque soir il le faisait descendre, le promenait dans les champs de la plaine Monceau et jusqu'à la barrière : et lorsque le mouton avait brouté de l'herbe à son contentement, Auguste Bonheur lui faisait réintégrer sa demeure; cela n'allait pas toujours aisément. Ce mouton, pour savourer les joies d'un grenier, n'avait pas vingt ans et ignorait Béranger.

D'ailleurs, comme le mouton aurait pu s'ennuyer, et que Rosa aimait à varier l'objet de ses études, le mouton eut bientôt une chèvre pour compagne. D'autre part, près de son chevalet, Rosa avait une cage où piaillaient des oiseaux: dans sa chambre, elle tenait en liberté des cailles apprivoisées. Tout un coin de cette chambre avait été aménagé avec des bruyères, pour que ces cailles pussent croire à quelque mensonge de pleine campagne. Ces

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