‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 6 sur 53 · BELIER COUCHE · texte numérisé non relu

BELIER COUCHE

Sculpture (1846). Edité par Pe\rol

détails nous prouvent que Rosa avait bien l'àme d'un animalier.

C'est dans l'atelier de la rue de Rumford également, que Rosa laissa en liberté un écureuil rapporté un dimanche soir, d'une promenade en forêt ; cet animal fut le héros d'un drame, qui lui valut sa mise en cage d'abord et son expulsion ensuite. Il avait adopté un plâtre pour nid et nul au foyer des Bonheur ne lui en voulait de cette liberté. Il y avait même, de la part du petit quadru-

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pède qui ctait l'hôte d'une artiste, une certaine malice à avoir choisi, pour v dormir, la cavité d'un moulage reproduisant une œuvre d'art antique: s'il lut toujours demeuré calme et attentif à faire les gentillesses qu'on demande à son espèce, l'écureuil n'aurait jamais entendu gronder auprès de lui les colères qui ne pardonnent pas. Malheureusement, pour être le pensionnaire d'une jeune fille peintre, l'écureuil n'en était pas moins écureuil, et par conséquent rongeur, l^ne nuit, on entendit un grand bruit dans l'atelier: quand on pénétra sur le théâtre du drame, on constata qu'un grand tableau était tombé, écrasant le chevalet où une toile était ébauchée, et brisant une infinité d'objets, pai- choc ou contrechoc. Et l'auteur de tout ce dégât n'était autre que l'écureuil, qui avait eu la déplorable idée de ronger la corde par laquelle le tableau était suspendu.

Sur l'instant, on crut à un accident fortuit, mais parla suite, à l'air inquiet de l'écureuil, on reconstitua la scène du crime, et Raymond Bonheur prononça la sentence: l'écureuil eut beau manifester par des prodiges d'agilité, par la finesse de sa physionomie, par de curieux mouvements des moustaches, toute la contrition de son acte mauvais et tout l'attachement qu'il gardait à ce foyer dont on allait le chasser: rien n'y fit : toute faiblesse eût été dangereuse pour les autres cordes qui portaient d'autres tableaux ; on enferma l'écureuil dans une cage d'osier, et Rosa elle-même se chargea, avec un serrement de cœur, d'aller rendre l'imprudent rongeur à la vie de nature.

Ce ne fut pas là l'événement important de l'année pour Rosa Bonheur; il y eut un fait qui prima tout le reste ; Rosa parut pour la première fois au Salon, avec un tableau et un dessin : le tableau représentait^ez/.v/<3/'msavecquelqueslégumes: ce tableau appartient aujourd'hui à la famille Peyrol, qui le conserve précieusement, et l'on doit s'étonner que quelques biographes, se disant renseignés, aient indiqué le tableau comme perdu : le dessin représentait des chiens et des moutons. Il faut bien l'avouer, le tableau et le dessin passèrent inaperçus; la critique, à leur endroit, garda le silence; pourtant, parmi les œuvres dont elle fait l'éloge à cette date, il s'en

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trouve qui, certes, ne valaient pas les deux lapins de Rosa ; mair, Rosa s'en inquiéta peu ; le pas important était franchi pour elle ; elle pouvait se dire artiste, puisque le jury, qui ne passait pas pour facile à cette époque, lui avait ouvert les portes du Salon, et lui avait, de ce fait, octroyé une consécration que d'autres, moins heureux et moins doués qu'elle, attendent toute leur vie.

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Désormais, et jusqu'en iNrr, Rosa Bonheur parut à tous les Salons ; mais il est à noter de suite que le succès ne se lit pas aussi rapide qu'on pourrait le croire, à ne considérer que l'énorme vogue qui s'attacha, à partir de i8?>3. à tout ce qui porte sa signaturc. C'est cette période de 1842 à 1X^4 que nous voulons étudier dans ce chapitre, période très curieuse et décisive, on le verra, dans la carrière de l'artiste: car Rosa a définitivement adopté une méthode de travail qui est bien à elle, et se donne à son art avec une passion et une volonté qui devaient bientôt obliger quelques critiques attentifs à ne la plus traiter avec indifférence.

Jusque vers le milieu de 1849, Raymond Bonheur fait trêve à ses habitudes nomades, et Rosa travaille avec lui dans leur atelier de la rue Rumford. A mesure qu'elle progressait, elle devenait plus difficile pour elle-même, et elle n'osait affronter le jury du Salon qu'avec des tableaux dont elle se sentait satisfaite. D'ailleurs toute sa journée était distribuée pour un labeur incessant. Le matin, elle allait aux abattoirs, aux marchés, au Muséum, partout où elle pouvait voir des animaux, et étudier d'après nature leurs mouvements, le jeu de leurs muscles, leur anatomie spéciale, les caractères de leurs races; l'après-midi, elle cherchait ses compositions, complétait ses études, poussait un tableau ou se reposait à peindre une nature morte : le soir, à la clarté de la lampe, quand elle ne dessinait pas, elle se plaisait à manier la glaise ou la cire, et, dans des mouvements dont elle avait approfondi l'économie, elle représentait des animaux, chevaux, moutons ou bœufs, dont elle poussait très loin l'exécution : puis, quand ces animaux étaient achevés, elle s'en servait pour étudier, — ces animaux a} ant la mesure des bêtes figurées dans ses tableaux, — les jeux de la lumière sur leur masse, sur leur relief.

Et qu'on ne s'y trompe pas, ces sculptures, faites dans l'unique but de l'étude, sont des œuvres d'art dont elle avait le droit d'être lière : ces animaux modelés par Rosa sont en nombre restreint; les uns sont demeurés inédits chez l'artiste, d'autres ont fourni des fontes joliment exécutées par M. Peyrol; ils suffisent à prouver quel admirable statuaire eût été Rosa, si elle s'était spécialisée dans cette expression d'art à laquelle elle n'eut recours que pour

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