PORTRAIT DE ROSA BONHEUR
Par son frère Auguste Boiilicur. l'exposé au Salon de i!^|.x. (Apyjrlicnt à la famille. >
élément également indispensable, est l'émotion du beau, émotion élective qui répond à des aspects très distincts de la nature, selon que l'artiste est doué de telle ou telle manière. Or les femmes, qui se donnent à l'art, à la peinture en particulier, si bien fournies qu'elles soient de dons indispensables, l'adresse manuelle, la
mémoire des couleurs, la vi\acité de sensibilité, n'ont pas une imagination constructive vraiment créatrice; elles manquent généralement de vigueur de l'organe cérébral, pour combiner d'inédite manière les images que leur fournit la mémoire.» «En peinture, a écrit d'autre part un philosophe d'une haute pensée, M. Lucien Arréat, aucu;ie d'elles n'a jamais frayé un chemin nouveau, ni occupé la première place : elles sont des interprètes plutôt que des initiatrices, des échos plutôt que des voix. »
Rosa Bonheur fait exception : elle s'est créé dans l'école moderne une place à part: elle a eu la vigueur de l'organe cérébral, et l'imagination constructive ne lui a pas fait défaut, parce qu'elle a eu une prodigieuse mémoire, entretenue par une incessante étude ; bien qu'elle ait eu une réelle aptitude pour tout ce qui est art, on doit remarquer cependant avec quelle netteté, dès le début — J'entends le début définitif, celui où la main est sortie des essais pour se hausser jusqu'à une œuvre, — se dessine la belle unité de sa carrière; cela est en légère contradiction avec ce que disent les philosophes qui ont le mieux analysé l'âme de l'artiste.
« Le peintre, écrit M. Arréat, voit les objets en couleurs, portés sur un fond inexistant et baignés dans un air imaginaire, que le miracle de la brosse est de rendre sensible et de faire circuler autour des figures, afin qu'elles apparaissent toutes à leur plan, modelées et enlevées. Le sculpteur les voit en masse et relief, limités et définis positivement, situés dans l'atmosphère et dans l'espace réels. Observez-les l'un et l'autre : quand ils montrent ou composent, leur mimique n'est pas la même et vous les dénonce. Le peintre travaille avec le pinceau, qui l'éloigné de la toile, et son geste naturel est de tracer, de brosser; le sculpteur travaille d'abord avec les doigts, et son geste est de palper, de modeler, de pétrir. Au fond, leurs vooitions ont des rapports si étroits, que beaucoup de sculpteurs ont été peintres, et qu'il n'est guère de peintre qui n'eût réussi dans la sculpture, si vraiment il s'y fût intéressé. Mais le défaut d'intérêt n'est pas une chose indifférente, et la façon des peintres qui s'inspirèrent de la pratique du modelage contraste d'ailleurs assez nettement, à
voiries choses en gros, avec la manière Je ceux qui en restent à la brosse. »
Nous avons vu précédemment que Rosa Bonheur avait fait quelques sculptures, mais nous avons montré que, si elle ne s'était pas attachée à cette expression d'art, ce n'est pas que la sculpture eût paru manquer pour elle d'intérêt, mais bien qu'elle n'en avait essayé ■ — avec succès, d'ailleurs — que pour un besoin de son travail et à titre d'indication.