‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 9 sur 53 · FUSAIN I S · texte numérisé non relu

FUSAIN I S

(Airpurticnt à Li famille. I

M. Arréat, dans ses théories des aptitudes diverses, parle de l'attraction qu'exerce la musique sur les femmes peintres, et c'est pour lui l'occasion de rendre, d'un mot, un hommage à Rosa Bonheur. Le passage vaut d'être cité :

« La musique attire les femmes, écrit-il, parce qu'elle est un art de société et un langage; elles y viennent par l'émotion, sinon par le talent. Il est peu de femmes peintres qu'on n'ait vantées pour y avoir excellé : Sofonisbe, la Tintoretta, Sophie Chéron. y[me Vigée-Lebrun, en Italie, entreprit d'étudier la musique avec

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sa îîllc : " Oc tout temps, ccrivait-cUc dans ses Soiii-ciiirs, j'ai aimé les chants religieux, et les sons de l'orgue me faisaient alors une telle impression, que je pleurais sans pouvoir m'en empêcher. " Marie HaskirtselV chantait à ravir et craignit de se tromper sur ses véritables dons. Nous ne savons pas si Rosa Bonheur est musicienne : elle est si franchement peintre, celle-là! Une égale aptitude à des arts dillercnts ne mène pas toujours loin et dénonce, le plus souvent, dans les femmes, les demi-vocations. »

Avec Rosa Bonheur, il ne peut pas être question de demivocation ; mais dans des mémoires, encore inédits, dont M. Gambard a bien voulu nous laisser prendre copie, nous voyons, qu'au moins une fois, dans une circonstance que nous raconterons plus loin, l^osa Bonheur chanta avec une voix forte et expressive, ce qui indique qu'elle n'était pas dénuée de dispositions pour la musique.

Mais revenons aux envois du peintre aux Salons: en i84'2, encouragée par son admission de l'année précédente, Rosa n'eut pas moins de quatre envois : un Ej/t'l du soi)' sur un pdliiraffc, qui attira vers elle l'attention, non seulement comme peintre animalier, mais également comme peintre de paysage; le ciel de cette œuvre, conçu dans la manière des ciels de l'école de i83o, avait une profondeur et une transparence où le regard s'arrêtait charmé: puis c'était une \'ache couchée dans un pdlu}\is>'e, et un Cheval à vendre^ deux études superbes, dans des coins de nature heureusement interprétés ; enfin, à la sculpture, elle avait une terre cuite, une Brebis tondue, auprès de laquelle on ne craignit pas de prononcer le nom de Barye.

En 1843, elle parut également aux sections de peinture et de sculpture, ici avec un Taureau, une puissante étude en plâtre: là, avec des chevaux. Ces œuvres, assez bien vendues, permirent à Rosa de voyager un peu, et de ses excursions elle rapporta cinq a*uvres, qui parurent au Salon de 1844, des vaches, des moutons, un une, etc. Déjà, elle manifestait une étonnante habileté à composer: ses toiles étaient joliment ordonnées : les bêtes se trouvaient

HO SA BONHKUR

toujours encadrées d'un paysage saisissant, intéressant, ayant la sincérité et l'éclat d'une invention documentée sur nature. Aussi, le succès venait-il peu à peu : quand nous disons le succès, c'est plutôt l'attention qu'il conviendrait d'écrire : mais l'attention, pour l'artiste, c'est le commencement favorable, c'est l'acte multiple et anonvme. encore que silencieux, qui sert à un talent jeune

K T U D E DE lî R i; li I S .

Sculpture (1S45 ou 1X46).

Edite en bronze par Peyrol.

d'aliment d'émulation. Rosa Bonheur s'en rendait compte, et l'atelier de la rue Rumford la trouvait à la tâche, avec une assiduité et un courage vraiment admirables : la jeune fille qu'était Rosa avait une volonté au-dessus de son âge et de son sexe ; elle devinait l'avenir qui s'ouvrait devant elle, et ne voulait pas avoir à se reprocher une faiblesse, une défaillance qui eussent pu gêner cet avenir ; et puis, elle aimait son art ; elle l'aimait de toute son âme ; elle sentait à son foyer, tant de joie, tant de tendresse

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entourer son elToi t. que jamais le travail, si acharne fût-il, ne lui sembla une fatigue.

En 1N4?, elle lit plus que forcer Tatiention : elle reçut une récompense : elle avait six envois, parmi lesquels des toiles demeurées célèbres : Ih-cbis cl son Lii^nicau ég-arés peiiddtil l'orjg-e, Le L>ibout'a£iL\ Taureau et radies, etc. Thoré-Burger, qui ne voulait pas encore lui consacrer une longue critique, et qui, parla suite, se montra particulièrement sévère pour elle, lui décerna alors un éloge qui valait tout un article : il citait en passant << M"*-' Rosa Bonheur, dont les taureaux au pâturage valent mieux que les taureaux de M. Brascassat. ->•>

Anatole de la Forge fut moins bref : il lui décerna une de ses pages les plus enthousiastes. Évoquant les toutes premières années de début, il s'écrie, sur un mode un peu dithyrambique : (' Plus d'une fois probablement, dans ces luttes intimes et fréquentes du travail à la recherche du beau, devant les difficultés innombrables accumulées à l'cnti-ée de sa vie, la courageuse fille dut se sentir abattue, mais sa persévérance la soutint au milieu de toutes les épreuves. Comme André Chénier sur la charrette fatale, elle pouvait aussi se dire, en se frappant le front : « J'ai » quelque chose là ! » Plus favorisée que le poète, l'artiste, après de bien rudes et pénibles luttes, sans doute, a donné au monde les preuves de son génie, représentant la vie laborieuse des champs avec autant de poésie que de vérité, ce qui lui assure un rang très distingué parmi les paysagistes et les peintres d'animaux. Brascassat, alors en possession tranquille de la faveur publique, Brascassat, l'habile coloriste, qui régnait avec l'insouciante sécurité d'un maitre, se jugea atteint par l'œuvre d'un enfant et redoubla de grâce et d'élégance, pour faire oublier le succès de son étrange rivale. Il y avait, en effet, quelque chose d'assez original à voir une jeune fille de vingt ans se lancer, avec une énergie sans égale, dans les voies périlleuses de l'art. Elle reproduisait des animaux, des moutons et des biches, cela s'expliquait encore; mais des vaches magnifiques, des bœufs et des taureaux grands et forts comme nature, tels qu'on en voit par troupeaux

le matin dans les plaines du Poitou, de la Normandie ou du Charollais. »

Le jun'du Salon, très officiel, fut de l'avis de M. Anatole de la F'orge et il décerna une médaille de troisième classe à Rosa Bonheur, qui, à ce sujet, raconte un joli souvenir :

« Quarante ans après, écrit-elle, le duc d'Aumale me lit l'hon-

ÉTUDE POUR «LE MARCHÉ AUX CHEVAUX» (l85l OU 1852).

Crayon rehaussé de gouache.

(Appartient à la famille.)

neur de m'inviter k Chantilly. Au dessert, en fumant une cigarette. Je lui montrai la pauvre petite médaille à l'effigie de son père, le roi Louis-Philippe :

« Elle vous a porté bonheur », dit-il.

)) Et c'était vrai.

» En 184D, il n'y avait pas de distribution solennelle des médailles comme aujourd'hui'; les lauréats devaient aller les

I. On sait qu'à cette ép,.quc le Salon était installé dans le musée du Louvre : les

chercher dans les bureaux de la diieciii^n. Mon père, qui voulait m'habituer à ne compter que sur nioi-mènie, nV\ envoya toute seule. J'y allai avec tout le courage de mes vini^t-trois ans; je comparus devant le directeur des Beaux-Arts, qui me remit, en me complimentant, la médaille au nom du roi. Jugez de sa stupéfaction quand je lui répondis : « Remerciez, je vous prie, le roi n de ma part, et ayez l'obligeance d'ajouter que je tàchei-ai de faire » mieux une autre fois. »

Elle continua, en etfet, de « faire mieux »>, selon son expression loyale, qui fut comme la devise de toute sa vie; car, en 1846, son salon, qui comptait cinq peintures et un dessin, Brebis et îig-ueau.w fut absolument remarquable. Après le Salon, elle s'en fut faire une assez longue excursion en Auvergne, excursion dont elle mit à profit tous les instants pour ses études d'animaux et de nature: elle y voyait, par exemple, une race bovine très caractérisée, où les types anciens se rencontraient encore à côté de types obtenus par des croisements : et c'étaient des bœufs et des taureaux, blancs souvent, avec un corps cylindrique et pesant, des membres courts, une tète courte, large, aux naseaux très ouverts, aux cornes de longueur moyenne, lisses, incurvées et légèrement relevées vers la pointe: un regard doux, mais énergique: le poil était lisse, fin et un peu tassé, et le fanon presque insignifiant.

Cette étude des races, elle la fn également pour les moutons, pour les chevaux, etc.. ce qui permet de constater une si grande variété dans son œuvre. En 1847, elle apporta donc une expression presque nouvelle, en représentant, dans ses quatre tableaux, des bœ-ufs. des vaches, des moutons et des chevaux (étalons pur sang qui sortaient des types adoptés, pour la représentation d'art, par une tradition lointaine. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'à chaque Salon, les envois de Rosa Bonheur étaient comme un reflet des excursions par elle accomplies dans le courant de l'année.

tableaux étaient exposes dans la grande et la petite galerie, les miniatures et aquarelles dans les embrasures des fenêtres de plusieurs galeries, les dessins dans la galerie d'Apollon, ainsi que la gravure et la lithographie, la sculpture dans une salle du rez-de-chaussée, du côte de la colonnade. En iH^b, le catalogue accusait 2.332 numéros.

ROSA bonhp:uk

Bien qu'elle lût reçue avec des éloges flatteurs, Rosa cependant rencontrait dans le jury quelques traditionnistes officiels, qui combattaient la sincérité dépensée par elle à peindre sous la dictée directe de la nature. Il ne faut pas oublier que l'école du paysage historique florissait encore, et que le jur\-, composé arbitrairement et en majeure partie des membres de l'Institut, luttait de toute sa puissance contre les vaillants initiateurs de l'Ecole de 1 83o.

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