MOUTONS AUX PYRÉNÉES (1870), PAR R OSA BONHEUR
(Appartenant à M. KnoeJler.)
qu’il y a bien plus d’étrangers. Hier soir, nous avons fait un petit tout dans la promenade qui est un parterre au bord d’une jolie petite rivière entourée de toutes parts de montagnes boisées et de prairies. I ous les soirs, on lait, je ci ois, de la musique, car hier on en a fait dans un petit kiosque, en plein ail. C est très poétique d’entendre cette musique au milieu de jolis paysages. Nous nous sommes assises et nous nous sommes fait des gorges-chaudes de toutes les caricatures que nous avons vues, et je vous assure qu il y a de quoi îiie. On parle des Françaises pour la coquetterie, mais il faut venii ici poui \"ii les airs de prétention que se donnent les femmes et les hommes, il \ a des vieilles sur le retour qui cherchent aventures. Enfin, on est très élégant et très ridicule, et nous pourrons plus d'une fois nous payer un amusant spectacle sans
i. Le médecin de la famille Micas.
avoir l’air de rien. Dieu ! que les gens de ce qu’on appelle le monde sont cornichons et plus que cela ! Je commence à croire que la simplicité du cœur est une chose bien rare et le bon sens encore plus. Vraiment, il n’y a pas grand progrès de ce côté-là.
Aussi nou^ voilà installées ; il n’y a pas moyen que Nathalie se fatigue à faire la cuisine, et puis, si elle demandait un chou-Heur, on lui donnerait de la chandelle. 11 n’y a pas moyen d’y penser, et nous dépenserions encore plus. Je crois que les ports seront assez chers, aussi, comme je veux écrire à ma sœur quelquefois, je mettrai un petit bout de papier pour elle, que vous aurez la bonté de lui mettre à la poste à Paris. Soyez bien tranquille, notre bonne mère, j'aurai bien soin de mon amie, et vous la ramènerai en bon état; nous allons bien nous reposer et orienter notre vie de chaque jour. Je vous embrasse et
suis votre dévouée pour la vie.
Puisque Nathalie va mettre nos lettres sous enveloppe, je puis vous donner sur ce reste de papier une idée des hommes du roi de Prusse.
Je ne sais pas pourquoi, il m’intéresse beaucoup, ce brave petit roi ou empereur de Prusse, c’est peutêtre parce qu’il tient en une de ses villes fortifiées, et bien fortifiées de peur qu’on ne le lui prenne, ce cher Henri V. Que Dieu veuille qu’il reste toujours dans un pays où les lois sont si en harmonie avec l’esprit monarchique, cela sera plus salutaire à sa santé.
La fille du républicain Raimond Bonheur ne désavouait pas les idées de son père. N’empêche que la saison mauvaise ne leur laissait que parcimonieusement goûter les agréments de la ville d’eau, puisque huit jours après leur arrivée, Nathalie pouvait écrire :
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Depuis que nous sommes à Ems, aujourd’hui est la seule fois que nous nous sommes risquées à monter dans les rochers, et c’est de là, mère chérie, que je t’écris. Rosa fait une étude; j’aurais voulu pouvoir dessiner, mais pas moyen, les places ne sont pas commodes et celle que j’occupe ne me permet de voir que la rivière. Au-dessus de moi, j’entends les petits oiseaux, plus loin la chèvre qui braie, et si notre petite biche était là, comme elle s’en donnerait! Nous sommes dans l’endroit où les chèvres du pays viennent brouter; c’est au moins un peu pittoresque.
Les malades commencent à s’en aller de plus en plus et je crois bien que nous serons les dernières à quitter Ems.
Il ne leur en coûterait guère de partir plus tôt dun pays où tout est hors de prix, où l'on ne peut boire de vin, trop cher pour leur bourse, mais seulement de la bière médiocre qui leur fait regretter le savoureux bordeaux de M"u Micas. Et puis, ne voi là— t— i 1 pas que chaussures et vêtements se sont avisés de s’user, et que Nathalie se lamente :
Ah! et nos robes qui n’en peuvent plus, et nos chapeaux dont les rubans