VOYAGE EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE ( I
Moins d'un an avant de mourir, mon père avait reçu du gouvernement la direction d’une école de dessin pour jeunes filles, située dans la rue de Touraine-Saint-Germain, devenue depuis la rue Dupuytren. Elle est aujourd'hui dans la rue de Seine (n° \obis). Cette école avait été fondée en i8o3 par deux dames qui peut-être ne savaient pas grand’chose, mais qui avaient du moins le sentiment de l'avenir réservé aux femmes artistes.
Pendant le peu de temps que mon père a dirigé cet établissement, il s’est acquitté de sa tâche avec un zèle et un dévouement qui lurent appréciés. Et c'est autant aux souvenirs qu'il avait laissés qu'à mes succès aux derniers Salons, que j’ai dû d'être désignée pour le remplacer. Dix années durant j'ai été à la tête de cette école, et j’éprouve un sentiment de fierté légitime à constater qu'elle a prospéré et que mes efforts n’ont pas été perdus.
Médaillon par David d'Angers.
Mes élèves m'adoraient et suivaient fidèlement les conseils que je leur donnais'. Même quelques-unes firent davantage : un matin, j'eus la surprise d'en voir arriver plusieurs avec les cheveux coupés. Elles avaient voulu se modeler sur moi, et pensaient sans doute me faire plaisir. Elles s’aperçurent vite du contraire : « J’ai bien envie de vous planter là, leur dis-je, et de ne revenir que lorsque vos tresses auront repoussé suffisamment pour effacer la trace de vos coups de ciseaux. » Au bout de quelques années, je me suis rendue à l’évidence que je ne pourrais travailler suffisamment pour mon compte si je ne renonçais à des occupations par trop absorbantes, et, en 1860, je me décidai à les abandonner. Mais auparavant, j'avais pris avec moi ma sœur Juliette dont mon père avait pu, pendant trois années, cultiver les heureuses dispositions".
Quand je dis que mes occupations m’empêchaient de travailler au gré de mes désirs, il n'en faudrait pas déduire que je ne faisais pas de peinture ; n'est-ce pas à cette époque précisément que j'ai entrepris et mené à bien l'œuvre qui a le plus contribué à me faire connaître ?
L’histoire de cette toile est assez bizarre, comme vous allez en juger. Depuis longtemps je rêvais de faire quelque composition d’après un marché aux chevaux. M. Richard (du Cantal), directeur de l’Ecole des Haras, m’avait envoyé, vers 1844, un exemplaire de son Étude du cheval qui m'a été fort utile, en attendant que son auteur devînt un de mes fidèles amis, dont les précieux conseils ont complété rapidement mes connaissances anatomiques. Par parenthèse, la devise de ce savant exprime tout à fait ma pensée et j’y adhère du fond du cœur : « I.a science est la clef des trésors de la nature. Elle en fait connaître les
1. Pour servir à l’enseignement du dessin, Rosa Bonheur a exécuté deux séries d’études [grandes et petites etudes) d’animaux qui furent lithographiées par Sirouy, Laurens, Soulange- Teissier.
2. En 1859, *a distribution des prix à l’École impériale de dessin pour les jeunes filles fut présidée par Arsène Houssaye, inspecteur général des Beaux-Arts; le jury des récompenses était composé de H. Flandrin, Martinet et Signol. Après quelques mots dits par Rosa Bonheur, A. Houssaye prit la parole en ces termes :
« C’est pour vous un grand honneur, mesdemoiselles, que d’avoir pour maître un glorieux artiste dont la France est fière et que l’Europe entière nous envie. Si la nature est le maitre des maîtres, on peut dire que M>>c Rosa Bonheur a pris la nature pour atelier. Il nous faut retourner jusqu’au grand siècle des Flamands pour trouver un paysagiste aussi pénétré de son art : j’ai nommé Paul Potter. — Depuis Paul Potter, nul n’a compris plus intimement, plus profondément, plus poétiquement, l’œuvre primitive de Dieu, l’arbre, la prairie et la bête. Si Mlle Rosa Bonheur n'était ici, je serais heureux de faire l’éloge de ce beau talent qui enorgueillit toutes les femmes.
» Mlle Rosa Bonheur est donc un maître inappréciable, puisqu’elle est un exemple glorieux pour vos jeunes ambitions et puisqu’elle vous initie à l’art par une science profonde. Noblesse oblige, mesdemoiselles, — n’oubliez pas un instant que les leçons d’un tel maître sont pour vous des titres de noblesse. »
R OSA BONHEUR, par Édouard Dubufc. (Salon de 1857.)
richesses infinies et elle dévoile les merveilles de l'univers qui sont une énigme pour l'ignorance. » Car je professe le plus grand respect pour les savants : mon père m'a appris à les considérer comme les apôtres de la nature. Ils n'ont qu'un tort à mes yeux, mais ce tort est immense. Les lumières qu'ils possèdent, ils les enveloppent de ténèbres; leurs révélations sont toujours entourées d'un appareil de formules que le public ne comprend pas.
Bien qu'en ce qui me concerne, je ne sois qu'une ignorante, je vis dans la persuasion intime que la science gagnerait prodigieusement à un changement de méthode. S’ils écoutaient une naïve admiratrice de leur génie, les savants nous feraient part de leurs découvertes sans se hérisser