‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 121 sur 220 · LA TRAVERSEE DU LOCH L E V E N · texte numérisé non relu

LA TRAVERSEE DU LOCH L E V E N

Dessin de Rosa Bonheur. (Musée du l.uxembourg. — Don Gambart.

les rues et que l’on ne peut pas même visiter le château. Nous sommes à l’hôtel dans un grand salon à nous regarder le bout du nez ou à dormir.

Sur la même feuille, Nathalie disait à son tour les mécomptes de la veille :

Dans ma dernière lettre, je te parlais d’un petit voyage que nous allions

faire dans l’ile de Bass-Rock *. Hier, nous avons donc essayé cette partie, qui .... est tombée à l’eau, et voici comment. Nous étions une bande, car à nous sont venus se joindre deux artistes, M. Goodall, que tu connais, et M. Maclisse

1. Lettre sans date, écrite probablement de Banknoch le vendredi 5 septembre.

2. Bass-Rock est une roche énorme, rendez-vous des oiseaux de mer, et située à l'embouchure du Forth.

dont tu as entendu parler, et un autre de leurs amis. L’on a loué un bateau à vapeur pour la journée, afin d’en être bien les maîtres. T u vois que ce n’était pas mal commencer. Mais au bout d’une heure que nous étions en pleine mer, ces messieurs se sont sentis malades, et à moitié chemin il a bien fallu renoncer à la chasse aux oies de mer. Le temps était gros et notre petit bateau dansait comme une coquille de noix. Pour moi, qui ne disais rien, j’ai été très contente de trouver un obstacle. Bien que je sois devenue une habituée de la mer, je ne puis pas encore sympathiser avec elle lorsqu’elle est de mauvaise humeur*.

Enfin, l'on arriva à la veille de la fameuse foire. Des bestiaux en grand nombre se dirigeaient vers Falkirk et pour atteindre la ville traversaient à la nage, à marée basse, l'embouchure d'une rivière, tandis que les bouviers dans des barques les soutenaient en les tenant par les cornes. D'autres fois, c'étaient des bateaux pleins de moutons qui passaient d une rive à l'autre. Pour un peintre animalier, pouvait-il y avoir spectacle plus captivant ? Aussi Rosa Bonheur fit-elle de nombreuses études.

Le mardi 9 septembre, jour de la foire, Nathalie mandait à Mme Micas :

Chère bonne mère,

Banknoch, mardi 9 septembre.

Jamais je n’ai vu de pays comme l’Angleterre pour n’être pas libre ;

l’on est épié dans tous les mouvements, l’on ne peut pas bouger d’un pas, que le lendemain toute la presse anglaise sait ce que vous avez fait et dit. « C’est une grande liberté », dit M. Gambart; moi et Rosa nous appelons cela une grande inquisition. Tout le monde sait que Rosa va à la foire de Falkirk, aussi est-elle suivie ou escortée de deux cents personnes; si la célébrité a son beau côté, c’est quelquefois bien ennuyeux et fatigant. Néanmoins, je crois que ces ennuis sont de bonnes semences pour l’avenir.... L’enthousiasme devient de plus en plus grand, et si les Français lui cherchent noise, il lui sera facile de se passer d’eux : elle ne fera jamais assez de tableaux pour toutes les demandes....

Allons, je te quitte pour aller avec Mme Gambart rejoindre Rosa et ces messieurs qui sont au champ de foire.

Ta fille qui t’aime, je t’embrasse aussi pour Rosa.

Jeanne M ICAS.

Ces messieurs dont parlait Nathalie étaient les deux membres de l'Académie Royale. Leur arrivée sur le champ de foire en compagnie de la grande artiste française, dans la voiture de M. Wilson que tout le monde connaissait, causa une émotion considérable.

Bientôt. Rosa Bonheur ayant fait choix de sept animaux, 1 homme

i. Lettre d’Edimbourg, 7 septembre.

qui les conduisait, pour marquer son empressement à leur faire quitter le reste du troupeau, se mit à les frapper. Un tumulte se produisit : les bœufs se jettèrent sur des moutons qui étaient tout proches et en écrasèrent quelques-uns. Enfin, le calme se rétablit; les bestiaux furent payés, sans qu'on voulût accepter quoi que ce soit pour les moutons tués, et les sept animaux, joints à cinq moutons que Rosa avait acquis précédemment, furent expédiés à destination du rectoré de Wexham, où quelques jours plus tard les voyageuses arrivèrent aussi, non sans

une barque (écosse), par rosa bonheur.

(Exposition universelle de 1867.)

D'après une gravure de H. T. Ryall, éditée par Lefèvre et tils, à Londres.

s'être détournées du droit chemin de retour pour pousser jusqu'à l'ile d'Arran, et fait un dernier trajet de 19 heures en mer avant de gagner Liverpool.

Ce n'est pas sans hésitations que nous avions entrepris un voyage qui nous avait valu pourtant de si vives satisfactions d’art et d'amourpropre ! 11 se trouva que nous fûmes obligées, par contre, de rentrer en France plus tôt que nous l'aurions souhaité, tant il me restait à achever de travaux et d'études. Songez aussi que j'avais, dans les étables de M. Gambart, tout un troupeau d'animaux. Mais nous approchions du jour fixé pour la distribution des prix de mon école de dessin ; force

m’était bien de revenir *, d’autant que M. Robert-Fleury le père m’avait fait l'honneur d'en accepter la présidence.

Aussitôt la cérémonie terminée, je retournai en Angleterre pour y reprendre mes travaux interrompus. Nathalie était demeurée à Paris et faisait aménager les locaux de la rue d’Assas pour les rendre capables de recevoir quelques-uns des bœufs écossais que je pensais bien ramener avec moi, mais j’avais compté sans l’imbroglio des législations douanières et les épizooties dont les nations gratifient généreusement les pays voisins, pour fermer leurs frontières à l’importation du bétail; il me fallut renoncer à mon projet et revendre en Angleterre les beaux animaux dont j’étais si fière.

J’ai retrouvé dans les papiers de Nathalie la copie d’une lettre adressée par elle, durant mon absence, à Mlle Love de Lyne, une jeune bile de famille très distinguée, qui venait d’entrer au couvent et nous avait écrit, alors que nous étions en Ecosse, pour nous engager à suivre son exemple.

Je ne méconnais en aucune façon le mérite des héroïnes de la vie monastique qui se donnent tout entières à Dieu, mais je suis persuadée que le Créateur serait beaucoup plus touché si, au lieu de passer sa vie à se prosterner devant ses autels, la jeune tille qui n’a pas le goût du mariage se consacrait à l’humanité.

Voici la lettre de Nathalie :

Chère Love et Sœur,

[Paris, octobre 1 856 (?).]

Voici bien longtemps que je veux répondre à votre bonne lettre qui nous annonce que vous avez définitivement renoncé au monde. Recevez, ma chère amie, pour moi et Rosa, nos sincères félicitations.

Nous pensions qu’avec votre foi il n’y avait véritablement que le couvent qui pouvait vous convenir, mais permettez-moi de douter qu’il pourrait en être de même pour une artiste peintre à laquelle il faut une grande indépendance de pensée et de mouvement. Je vous répéterai aujourd’hui, ma chère Love, ce que je vous disais autrefois : on fait son salut partout, et le sommet d’une montagne peut bien être un aussi bon autel pour prier que l’intérieur d’un cloitre. Croyez-moi, ne cherchez pas à faire de prosélytes ; aimez vos anciennes amies telles qu’elles sont. Elles ont l’amour-propre de croire qu’elles n’offensent pas Dieu en restant dans le giron du monde, où, en pesant chaque chose, on est heureux de reconnaître qu’il y a encore plus de bonnes choses que de mauvaises, et bien souvent lorsque nous trouvons telle chose mauvaise, ce n’est pas la chose qui est mauvaise, mais nous-mêmes ; ainsi donc, je dirai comme un de nos amis, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes !

1. Rosa Bonheur rentra à Paris dans les derniers jours de septembre 1 856.

Ne nous appliquons pas à voir le mal, mais appliquons-nous à voir le bien. Vous croyez donc, ma chère Love, que notre Rosa n’a pas de foi, parce qu’elle ne veut pas accepter certaines formes, mais serait-elle ce qu’elle est, si elle ne ci oyait pas en Dieu ? Si elle n avait pas une foi vive et sainte, si son coeur n’était pas pur de tous doutes, saurait-elle admirer les grandeurs et les merveilles de la nature ?

Dieu lui aurait-il donc donné de le comprendre si elle ne croyait pas en Lui 5 en aurait-il fait une de ses élues : Non, ma chère Love, ne cherchez pas à changer ce trésor de Dieu. Rosa n’est pas l’œuvre de l'homme, ni par la pensée, ni par le corps, elle est l’œuvre de Dieu seul. Elle voulait vous répondre. Elle

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