‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 123 sur 220 · A B Y, PRÈS DE FONTAINEBLEAU. M. TEDESCO · texte numérisé non relu

A B Y, PRÈS DE FONTAINEBLEAU. M. TEDESCO

M. GAMBART.

autorisé à se présenter à tout d'une présence gênante. On

Le succès obtenu dans le Royaume- Uni par mon Marché aux Chevaux eut en France un écho surprenant. Je me trouvai tout d'un coup à l'apogée de ma carrière : les Anglais s’arrachaient les gravures que l’on faisait de mes œuvres; les Américains se disputaient mes toiles. C'est grâce à cet enthousiasme exotique que j'ai pu vivre largement, sans souci du lendemain. Des commandes importantes affluaient de toutes parts. Je me voyais transformée en étoile artistique.

Mes vendredis de la rue d'Assas étaient recherchés par la société la plus brillante: M. de Morny lui-même v est venu bien des fois. Mais chaque jour j'étais assaillie par une foule de gens qui venaient chez moi, comme pour visiter une bête curieuse. L'on se croyait bout de champ et à m’imposer le fardeau essayait de me soutirer des autographes,

des dessins, des croquis, des souvenirs de toute espèce. Si j'avais eu le goût de servir de point de mire à la chambre noire, j'aurais pu passer des journées entières avec les photographes.

C'est pour fuir cette obsession constante autant que pour me rapprocher de la nature, que j’ai pris la résolution de m'en « aller aux oiseaux», comme dit Aristophane, c'est-à-dire de me réfugier dans la solitude et de vivre loin du monde.

Un de mes amis, le comte d'Armaillé, voulut bien se charger de me chercher une maison qui fût placée loin du bruit et dans les conditions d'isolement où je pourrais à ma guise vivre la vie des bois et des champs. Il découvrit auprès de Fontainebleau cette propriété dans laquelle je v is depuis près de quarante ans. Ses trois hectares environ, plantés d'arbres séculaires dignes d’être mis en parallèle avec ceux de la forêt voisine, avec la maison à deux étages que l'on appelle ici le château, répondaient admirablement à mes désirs. J’en fis l'acquisition.

Cette appellation de château peut sembler ambitieuse ; elle vient, paraît-il, de ce que, aux alentours de 1400, elle servait de résidence à un officier de la couronne chargé de la garde des abeilles du roi, qui s’en allaient royalement butiner dans les genêts, les herbages, les bruyères, les parterres et même les vignes des environs.

Cet officier royal était désigné sous le nom assez drolatique de Bigre, qui, par la suite des temps, s'est transformé d’abord en Bige et ensuite en Bv. J'ai trouvé cette curieuse étymologie dans l'ouvrage de M. Huet, maître d'école à Thomery. Au commencement du xve siècle, le château fut habité par un certain Henri de Bve, commandeur de Saint-Jean-de-Latran.

Les seigneurs de By se sont succédé sans interruption pendant près de quatre siècles. Au temps de la guerre de Cent Ans, des Écossais ont tenu garnison ici ; quelques-uns ont marqué parmi les favoris des princes. J'ai trouvé dans les papiers un acte signé de Marie de Médicis, que j'ai donné à la comtesse d’Armaillé. Le dernier seigneur de Bv dont il soit fait mention est un certain François de Quesnoy.

Fn iy3o, à la mort de sa femme, Jacqueline de Saint-Rémy, fille de M. de Lamotte-Fouquet, le château sortit des mains de la noblesse. Il fut acheté par Jean-Maximilien Leleu. Le nouvel acquéreur semble avoir été beaucoup plus pieux que ses prédécesseurs blasonnés. Anne Leleu, sa femme, fit construire une chapelle, dont la consécration eut lieu le i3 juillet 1775. On pouvait y dire la messe tous les jours, même aux fêtes carillonnées, à condition qu'un autre prêtre pût officier en même temps à Thomery.

Les murs existent encore; mais depuis longtemps cette nef minuscule, qui tombait en ruines du reste, a été transformée en une chambre à raisins. Ln y faisant une cave, les maçons ont trouvé un cercueil. C'était celui d'Anne Leleu. Je l ai su par M. Huet. J'ai voulu rendre hommage à la mémoire de cette châtelaine, qui a laissé d'excellents souvenirs dans le pays, — elle fut la fondatrice d'une société de secours mutuels — et pour qu’elle pût continuer de reposer dans son ancien domaine, je lui ai fait creuser une fosse au pied du plus beau hêtre du parc.

l'atelier.

Pendant quelques années, le château a été habité par les neveux des époux Leleu, qui le vendirent à un Pierre Michelin. De celui-ci il est ’ passé à son beau-fils, Louis-Jacques Fabvre, un viveur, qui a dépensé tout son patrimoine en journées galantes; c’est grâce aux prodigalités de ce Louis Fabvre que j’ai dû d obtenir le château et la terre pour la somme modique de 5o.ooo francs.

J'en ai payé le premier acompte le 9 août 1859, en même temps que je donnais l’ordre de construire un atelier au-dessus de la remise et de la buanderie.

C'est le 12 juin 1860 que je suis entrée en possession de la propriété,

J’y ai fait transporter aussitôt de Paris mes meubles, mes études et mes animaux.

Chose assez curieuse : à peine ai-je été installée ici, que des abeilles en grand nombre, utilisant la toiture débordante de l'atelier, sont venues habiter chez moi. Sans doute, en voyant qu’un peintre d’ani-

Dessin de Rosa Bonheur.

maux avait remplacé l'officier royal chargé de leur patronage, ont-elles deviné qu’elles n’avaient rien à craindre. Les frôlons ont fait comme elles, — il y avait moins à s’en féliciter. — mettant à profit, pour s’y construire un nid, une corde que les ouvriers avaient laissée par mégarde attachée au plafond du colombier.

Mais ce ne furent là que les petits incidents de mon installation. J’avais en tête des préoccupations plus graves, en premier lieu de créer à Nathalie et à sa mère une existence digne de l’affection que je leur portais.

Combien j'aurais été heureuse de rendre à la bonne mère Micas une part, si petite fût-elle, des bienfaits que j'avais reçus d'elle dans les circonstances les plus difficiles de ma vie ! Mais je me heurtai chez elle à une volonté bien arrêtée. Mme Micas tenait essentiellement à conserver son indépendance; elle ne consentit à vivre auprès de moi qu'à la condition que je lui louerais une partie de la maison. Comme je ne voulais à aucun prix me séparer de mes chères amies, j'en passai par

Page 1