UN MOMENT D ALLEGRESSE
Dessin Je Rosa Bonheur.
failli m'assommer. Ne souriez pas, cette invention était pour Nathalie une affaire très sérieuse; mais j’avoue bien que, quant à moi, je l'ai toujours considérée comme une toquade de ma chère amie.
N'empêche qu'un beau jour, à force de tripoter son mécanisme, Nathalie se crut tellement sûre du résultat qu’elle convoqua le ban et l'arrière-ban de nos amis pour une grande épreuve qui devait avoir lieu le i3 juillet 1862.
L'expérience lui donna raison, en effet. La petite locomotive s’arrêta juste à l’endroit désigné. Ce fut un triomphe, salué par des salves d’applaudissements; il me semble que je les entends encore.
Nathalie fut tellement heureuse que, ne se possédant plus, elle se jeta au cou du mécanicien qui l'assistait, sans s’apercevoir qu'il était
barbouillé de suie. Toute la maison, du reste, bêtes et gens, était dans la jubilation. Les chiens eux-mêmes s'embrassaient, tandis que la bonne mère Micas pleurait toutes les larmes de son corps.
Le lendemain, Nathalie se trouva si épuisée de ces émotions, que, pour se reposer et changer ses idées, elle vint faire un peu de peinture avec moi.
Toute hère du résultat brillant qu elle pensait avoir obtenu, elle prit un brevet en due forme et demanda à faire des essais sur une des lignes desservant les environs de Paris. L’expérience réussit, mais comme le projet était sorti d'un cerveau féminin, les ingénieurs se
montrèrent peu disposés à l’adopter. Nathalie abandonna son frein. Quelques années plus tard, un Anglais y ajouta un perfectionnement insignifiant, lui donna son nom et réussit à le vendre pour une somme considérable.
Au début de mes succès, j'ai eu la chance de rencontrer deux grands marchands de tableaux, qui étaient en même temps de véritables connaisseurs.
Le premier était M. Tedesco, père de trois fils, qui sont des juges aussi compétents que lui-même. Chez eux se réalisait admirablement le proverbe : « Bon chien chasse de race ». Ils ont toujours eu un flair excellent pour suivre la piste de mes confrères de la palette. C est eux qui, pendant plus de quarante ans, ont assuré la renommée de mes toiles.
Le second n'était autre que M. Gambart, qui fut l’éditeur des gravures laites d'après mes tableaux et auquel a succédé depuis longtemps déjà, dans son commerce, M. Lefèvre, son neveu.
L'ardeur de M. Gambart et des Tedesco était telle, qu’ils attendaient à peine que mes œuvres fussent achevées, pour les expédier en Angleterre, mais surtout en Amérique.
A mon grand déplaisir, ils ne me laissaient même plus le temps d'envoyer aux Salons annuels. La dernière fois que j'ai exposé, à cette époque, c'est en 1 85 5 , à l'Exposition universelle, avec ma Fenaison.
M. Tedesco et M. Gambart n’ont jamais cessé de me bombarder de propositions excessivement avantageuses. Si je n’avais eu d’autre préoccupation que de tirer le meilleur parti de leur zèle, j’aurais pu amasser une fortune énorme, mais pourquoi me serais-je donné tant de mal ? Pour grossir la part de mes héritiers!... Nathalie et moi, nous avions largement de quoi vivre. Comme Agazzis, — ce glorieux zoologiste français, naturalisé américain, qui a été un travailleur acharné, — i’ai toujours été animée par cette pensée que je n'avais pas de temps à consacrer à gagner de l’argent, car l’existence humaine est trop courte.
Je n'ai jamais consenti à aliéner ma liberté, et sous aucun prétexte. Mon indépendance a donné lieu même un jour à un débat carnavalesque.
J’avais promis à un certain amateur de lui faire un tableau au prix de huit à dix mille francs. Le sujet devait être un attelage de chevaux, de bœufs ou un labourage, suivant mon inspiration. La livraison aurait lieu dans un délai raisonnable : j'avais pris soin de lui dire pourtant que j'exécuterais sa commande quancK « cela me plairait ». En dépit des demandes réitérées de mon amateur, les années se passèrent. Je ne pouvais me décider à terminer la toile. Il finit par perdre patience et son mécontentement augmenta quand il apprit que je n'eusse été nullement froissée s’il en était venu à me décommander le tableau. Dans une de mes lettres, je lui disais, par exemple : « Mon temps va appartenir à de nouvelles compositions, auxquelles mon désir et mon aspiration me font un devoir de travailler. Je prends mon pinceau quand il me plaît. »
Cela le mit hors de lui. Il y eut brouille, dispute, et l’affaire fut plaidée à Fontainebleau. Je me vis condamnée, soit à livrer le tableau dans le délai de six mois avec vingt francs pour chaque jour de retard, soit à payer des dépens et dommages et intérêts. C’est la dernière solution que je préférai, et l’aventure m'a coûté 6.3oo francs.
Vous voyez que les artistes sont placés par les arrêts de Thémis dans la même catégorie que les entrepreneurs. On suppose évidemment qu'il leur est possible de produire à jour fixe une œuvre intéressante,
CS
JZ
Photographie Braun, Clément et C“p.
comme si on leur demandait d'élever un mur, de creuser un fossé ou de macadamiser une route. Les enfants des Muses ne reçoivent les inspirations de leurs divinités tutélaires et n'arrivent à produire des œuvres durables, que lorsqu'ils travaillent uniquement pour l'amour de l’art.
J'ai eu moins de satisfactions avec l'amateur dont je viens de vous parler que je n'en devais éprouver avec un personnage qui cependant ne manquait pas d'importance, le duc d'Aumale. Bien qu'il fût en exil depuis 1848, il ne laissait pas de s’intéresser au mouvement artistique parisien et désirait posséder un de mes tableaux ; il me l'avait fait savoir par la comtesse de Ségur. J'ai donc peint à son intention le Berger des Pyrénées qui est maintenant au musée de Chantilly, et je le lui ai fait parvenir en Angleterre. Le prince m’en remercia par ce billet très flatteur :
Mademoiselle,
Twickenham, 5 juin 1864.
Je tiens à vous exprimer moi-même, au nom de la duchesse d’Aumale et au mien, tout le plaisir que m’a causé votre charmant tableau. J’ose dire que c’est un de vos chefs-d’œuvre (ce qui n’est pas peu dire) et nous sommes bien heureux de le posséder. Recevez donc tous nos remerciements, avec l’assurance de ma considération très distinguée.
H. d’Orl É ANS.
Mais ce que cette lettre ne dit pas, c'est que, alors que j’avais demandé 5.ooo francs pour ma peinture, le prince me la paya le double. Voilà un procédé de grand seigneur ^atiquel les artistes d'aujourd'hui sont peu habitués, je pense.
CROQUIS d’album, PAR ROSA BONHEUR.
LA BOUSCULADE (l86~).
Dessin de Rosa Bonheur. (Musée du Luxembourg. — Don K. Gambart.)