CHAPITRE XVII
i.'impératrice a b y (1864).
ROSA BONHEUR DÉCORÉE DE I.A LÉGION d’hONNEUR ( I 865).
l'exposition de 1867.
Depuis le temps déjà lointain où ma peinture a commencé d’être accueillie favorablement par les amateurs des différents pays, en plus des avantages pécuniaires considérables dont j’ai bénéficié et qui m’ont permis de m’installer ici en 1860, j'ai été l’objet d’une série d’hommages très flatteurs ; les derniers, vous le savez, ne remontent pas à une époque bien éloignée.
Et je ne parle pas seulement des récompenses remportées aux Salons parisiens, ni des médailles qui m’ont été décernées dans les expositions de diverses grandes villes françaises et étrangères auxquelles j’ai pris part, mais aussi des parchemins qui, de temps à autre, m’ont été adressés de la part de nombreuses Académies ou sociétés artistiques de l’étranger, avec des lettres m’avisant que l’on
ROSA BONHE.UR
m'en avait élue membre honoraire'. Mais il en était d’une autre espèce.
Des articles de critique, des brochures même, avaient été consacrés à mes ouvrages. Dans l’une d'elles, dont j'ai eu déjà l’occasion de vous entretenir, Eugène de Mirecourt, dès 1 856, avait sollicité pour moi, du gouvernement impérial, la croix de la Légion d’honneur1 2. Or, à cette époque, on aurait pu compter sur les doigts les femmes qui, depuis l'institution de l’ordre, avaient été l'objet d’une pareille distinction, encore était-ce pour services rendus à l’armée : seule la sœur Rosalie avait reçu la croix pour son dévouement aux pauvres et aux malades. Le seul fait que mon nom fût désigné pour cet honneur me donnait jusqu’à certain point le droit d’êlre hère.
A l'époque où j'habitais la rue d’Assas, mon atelier était fréquenté par une foule d’artistes et de gens du monde ; cela faisait, à la vérité, un cercle très flatteur autour de moi, mais qui, si je ne m'étais brusquement résolue à m’exiler dans la forêt de Fontainebleau, m'eut bientôt rendu impossible tout travail. J'ai vu beaucoup moins de visiteurs ici ; en revanche, quelques-uns furent des personnages de la plus haute importance; vous allez en juger.
Peu de jours après avoir reçu du duc d’Aumale la lettre que vous avez lue, j’étais en train (14 juin 1864) de travailler à mon tableau les Longs Rochers — vous savez bien : ce cerf à grande ramure que suivent toute une famille de biches et de faons — lorsque tout d’un coup j'entends un roulement de chaises de poste, un bruit de grelots, des claquements de fouets. Tout ce fracas cesse subitement devant ma porte. Presque aussitôt, je vois Nathalie'se précipiter comme une trombe dans l’atelier en criant : « L'impératrice! c'est l'impératrice qui vient ici!... Enlève ta blouse au plus vite. Tu n’as que le temps de passer cette jupe et cette jaquette, ajoute-t-elle en me tendant des vêtements. En moins de secondes qu'il n'en faut pour le dire, la transformation de mon costume fut accomplie et la porte de l’atelier ouverte à deux battants. Déjà l’impératrice en touchait le seuil et derrière elle montaient des dames d’honneur, des officiers et des personnages de la cour en
1. Rosa Bonheur avait été élue membre honoraire de l’Académie d'Amsterdam en 1854, de la Société des aquarellistes de Bruxelles et de l’Académie de Rotterdam en i856, de l’Académie des Beaux-Arts de Milan en 1862, de l’Académie de Pennsylvanie, à Philadelphie, et de la Société des artistes belges en 1 8 G d ; elle le fut encore des Académies des Beaux-Arts d'Anvers en 1867 et de Lisbonne en 1 8G8, de l’Académie royale des Aquarellistes de Londres en 1 885, enfin de l’Académie royale de Lisbonne en 1890.
2. « On décore de la Légion d’honneur des religieuses et des vivandières, pourquoi donc exclure de la même récompense les femmes artistes qui ont, comme notre héroïne, un talent si incontestable et surtout une vie si pure, un caractère si digne, une histoire si féconde en nobles actions, en bienfaisance et en vertu? » (Les Contemporains. Rosa Bonheur , p. 93.)
uniforme. Avec cette grâce souveraine qui faisait d'elle la reine du goût parisien, Sa Majesté s approcha; elle me tendit la main que je portai à mes lèvres, et dit que, amenée par une promenade dans le voisinage de ma maison, elle avait eu le désir de me connaître et de visiter mon atelier. Je lui affirmai, à mon tour, combien j’étais sensible à l'honneur d'une telle visite et lui montrai les quelques tableaux que j'avais là et aussi des dessins dont elle voulut bien me complimenter. Néanmoins,
l’impératrice eugénie visitant l’atelier de rosa bonheur. Reproduction d’une gravure de Maurand, d’après un croquis fait sur nature par M. Deroy.
(Le Monde illustré, 25 juin 1864.)
ce qui parut l'intéresser le plus vivement, fut précisément l'ouvrage auquel je travaillais, les Cerfs sur les Longs Rochers qui fut l'objet de n o m b reu x commentaires.
S’attachant évidemment à me laisser sans réserve sous le charme de sa visite, qui dura près d'une heure, l’impératrice me commanda un tableau pour sa collection particulière et m'invita à aller la voir à
1. Ce tableau, qui figura à l’Exposition de 1867 sous le titre : Cerfs traversant un espace découvert, a été gravé par Charles G. Lewis sous cet autre : Family of Deer Crossing the suinmit of the Long Rocks ( Forest of Fontainebleau).
Fontainebleau, en acceptant d’y venir déjeuner un jour qu'elle ne désigna pas. Au moment de se retirer, elle me tendit sa main, que de nouveau je baisai ; sans doute cela lui fut-il agréable, car, m'attirant aussitôt vers elle, elle m’embrassa.
Le tableau que dans la suite j’ai peint à son intention représentait des Moutons au bord de la mer. 11 a figuré à l’Exposition de 1867 avant de prendre place aux Tuileries. Je ne sais ce qu’il est devenu depuis le 4 Septembre et la Commune1.
Peu après cette journée mémorable, je reçus une invitation précise (pour le 3o juin ?). Ayant mis mon costume de cérémonie en velours noir à boutons d’or, qui, avec ses manches étroites et sa jupe tombante, a dû faire un amusant contraste avec les énormes crinolines que l’on portait alors, je me fis conduire au pied du grand escalier du château. A peine étais-je descendue du coupé qui m’avait amenée, qu'un garde vint à moi, pour m'aviser que ce côté était réservé à l’empereur et à l’impératrice, et qu'il me fallait aller plus loin. J’obéis, j’allai plus loin; mais un autre garde arrêta de nouveau ma voiture et me dit de retourner d’où je venais. J'eus une forte envie de revenir chez moi ; fort heureusement qu’en me revoyant, le premier garde fit l’effort de regarder ma carte avec plus d’attention et se décida à me laisser gravir les degrés, que garnissaient deux rangées de hallebardiers. Parvenue à la dernière marche, je m’arrêtai un instant, pour revivre une heure tragique de notre histoire. N’est-ce pas cet escalier en fer à cheval que Napoléon Ier avait descendu, le 20 avril 1814, pour faire ses adieux à ses fidèles compagnons d’armes
Au moment où je pénétrai dans le salon François Ier, Mme de Metternich s’y trouvait elle-même, en grande conversation avec quelques jeunes gens. Nul d’entre eux ne parut s’apercevoir de ma présence, ce que voyant, je m’installai sans façon dans un des grands fauteuils qui avoisinaient la cheminée. Je savais qu’à la cour on avait l’humeur un peu railleuse, tout particulièrement dans le cercle de la célèbre ambassadrice, et mon grand souci, pour l’instant, était de ne pas faire une trop grosse faute d’étiquette qui pût faire rire à mes dépens. Or, voici que, précisément, l'un des jeunes gens, quittant tout à coup le petit groupe formé autour de l'ambassadrice, s’approcha de moi en s’inclinant.
— Mlle Rosa Bonheur ? fit-il.
— Oui, monsieur,
1. Cette année 1S64, la fête de By (24 juillet) fut particulièrement brillante; un arc de triomphe avait été dressé à l’entrée de la rue principale et on y lisait ces mots : A Rosa Bonheur, By reconnaissant (L’Abeille de Fontainebleau).
D'après une gravure de Charles L. Lewis, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
2ÜO
— L’empereur va venir dans un instant, mademoiselle. Peut-être ne savez-vous pas, n’ayant jamais vécu à la cour, que lorsque Leurs Majestés entrent dans une salle, il est d’usage de ne se lever qu’au signal donné par elles. Je crois devoir vous en prévenir.
Le piège m’apparut aussitôt et je lui répondis d'un ton vif :
— Il est vrai que je n'ai jamais vécu à la cour comme vous, monsieur, cependant je n’attendrai pas le signal et me lèverai immédiatement.
Un peu interdit, ce jeune homme si désireux de m’instruire rejoignit le groupe qui entourait Mme l'ambassadrice, et j’observai avec satisfaction que certains petits sourires moqueurs cessèrent tout aussitôt.
La porte s’ouvrit enfin. L’empereur et l’impératrice tirent leur entrée; ils étaient suivis du général qui m'avait invitée et qui, selon mes faibles notions d'apprenti courtisan, allait tout à l’heure me servir de cavalier. Contrairement à ce que l'on avait eu soin de me dire, toutes les personnes qui étaient dans le salon se levèrent et mon jeune homme fut naturellement des plus empressés.
L’on me présenta. A ma grande confusion, ce fut l'empereur luimême qui m’offrit son bras pour me conduire à table, où il me fit asseoir à sa droite. Pendant tout le temps du repas, il ne cessa de me parler et de s’occuper de moi.
Lst-il besoin de dire que le menu était des plus choisis ; je me suis rendu compte ce jour-là cependant que, même à la table d'un empereur, on ne trouve pas toujours des œufs frais. Celui qu’on me servit était immangeable. Mon auguste voisin/s’en aperçut et me dit en souriant qu'une basse-cour impériale ne saurait rivaliser avec celle d’un peintre animalier.
Le déjeuner achevé, l’impératrice m'invita à l’accompagner dans une promenade en barque sur la pièce d'eau des Carpes. C’est ellemême qui maniait les rames, et pendant que nous faisions le tour du bassin, elle m’entretint de sujets artistiques. Tout à coup, le jeune Prince Impérial parut sur le bord. Sa Majesté l’appela :
— Viens, mon enfant, lui dit-elle, serrer la main de Mllc Rosa Bonheur Elle a dans son parc une ménagerie qui t'amuserait bien.
— Oh ! s’écria le jeune prince, allons la voir tout de suite.
Deux ou trois jours après, en effet, il m'arriva à l’improviste et plusieurs fois depuis il est revenu. Vous savez que je n'ai jamais aimé me présenter en costume masculin devant les visiteurs d'importance ; à cause de cela, je fis un jour prier le prince de vouloir bien attendre quelques instants. Comme il montrait un peu d’impatience, Céline lui
dit avec franchise que c'était pour me donner le temps de mettre des jupes.
— Mais c'est avec sa blouse et son pantalon que j'aurais voulu la voir, répliqua-t-il.
La répartie m’a fait beaucoup rire et, dès lors, toutes les fois qu'il est venu, je me suis bien gardée de changer de vêtement.
Cependant, la visite de l’impératrice avait été comme un signal donné. Pendant quelques années, les femmes de la haute société crurent