‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 129 sur 220 · MOUTONS AU BORD DE LA MER ( I 86 5), PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

MOUTONS AU BORD DE LA MER ( I 86 5), PAR ROSA BONHEUR

(Appartenant à M. Knoedler.)

qu'il allait de leur dignité devenir voir Rosa Bonheur dans son château

de By C’est incroyable le nombre des lettres que j'ai reçues. Si je

n avais brûlé une foule de papiers dans le temps de désespoir qui suivit pour moi la mort de Nathalie, nous pourrions rire encore en parcourant ces épîtres, dont quelques-unes, sur papier parfumé, armorié, satiné, avaient parfois une orthographe douteuse. A tout cela, je n ai jamais répondu; même j'ai fini par ne plus les ouvrir, mais Nathalie s’en emparait : cela l’amusait de faire sauter ces cachets souvent volumineux

1 . Ce tableau est, je crois, celui qui fut commandé par l'impératrice et qui figura à 1 Exposition de 1867.

et de la cire la plus line. Elle me montrait ensuite les passages drôles, et toutes deux nous riions de bon cœur.

Mme de Metternich elle-même m’écrivit comme les autres, mais pas plus que les autres elle n’obtint de réponse. Cela ne la rebuta point; elle vint d’autorité. Ses manières étaient si séduisantes, ses arguments si irrésistibles, qu elle décida mon cerbère, Céline, à ouvrir la porte cochere pour la recevoir, et je vis tout à coup son landau entrer dans la cour. Je reconnus la livrée sur-le-champ, mais j’étais prise : il fallait faire bonne contenance. Je me demandai toutefois quel bon tour je pourrais bien lui jouer, pour tirer ma revanche de la mystification qu’elle avait voulu me faire subir. J avait ouvert à deux battants la porte du « sanctuaire » et je restais debout à l’attendre. La célèbre ambassadrice arriva donc, entourée de jeunes hommes qui voltigeaient autour d'elle.

— Ah ! mademoiselle, dit-elle, vous me recevez la porte ouverte à deux battants, comme si j’étais l’impératrice.

— En effet, madame, mais c’est afin de laisser passer votre crinoline, répondis-je en faisant ma plus profonde révérence.

La visiteuse parut ne pas entendre; elle examina avec soin tous les objets qui se trouvaient dans l'atelier, et s’intéressa particulièrement à un dessin que j'avais là.

— Voulez-vous me permettre de l’emporter ? fit-elle du ton le plus aimable. Je vous prierai, en échange, d’accepter quelques bouteilles de mon meilleur cru 1 ?

— Je vous remercie, madame, répondis-je sur un ton très sec, je ne fais aucun échange et je ne vends rien ici. C’est M. Gambart et M. Tedesco qui sont mes intermédiaires.

Après une telle réponse, Mmo de Metternich ne tarda pas à battre en retraite. Elle montrait un air un peu vexé, et depuis n'est jamais revenue.

Ma is tout cela n'était que de petites choses ; aussi bien, quel que soit le souvenir que je garde de la visite de l’impératrice et de ma réception à Fontainebleau, vous ne serez pas surprise que le jour où elle est revenue m’apporter la croix de la Légion d’honneur ait marqué une date capitale dans ma vie.

A ce moment-là, l’empereur revenait d’un voyage en Algérie, durant lequel l’impératrice avait exercé la régence. Il y avait un an, presque jour pour jour, que Sa Majesté avait visité mon atelier, quand un après-midi, c’était le 10 juin, — alors que je savais seulement par les journaux qu’elle était venue jusqu’à Fontainebleau pour y attendre l'empereur, — voici qu’elle arriva ici, sans être davantage attendue que l’année précédente.

i. On sait que le célèbre cru de Johannisberg appartient à la famille de Metternich.

Ce fut la même surprise et le même émoi. J étais dans le jardin, et j'eus tout juste le temps de rentrer et de dissimuler mes vêtements masculins.

Page 1