‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 130 sur 220 · ROSA I! O N H F. U R · texte numérisé non relu

ROSA I! O N H F. U R

D’après une lithographie de Soulange-Teissier.

— Mademoiselle, me dit-elle, je vous apporte un bijou de la part de l'empereur. Sa Majesté m'a autorisée à vous annoncer votre nomination de chevalier dans l’ordre impérial de la Légion d’honneur.

Disant ces mots, elle ouvrit un écrin qu'elle tenait à la main et en sortit une croix d’or, pendant que, tout émue, je mettais un genou en terre. Mais il manquait une épingle. Sa Majesté se pencha sur ma table de travail pour en chercher une. Un officier la tira de peine, et l'impératrice put fixer à ma poitrine le ruban rouge auquel pendait la glorieuse étoile. Elle m’aida ensuite à me relever et m'embrassa en disant :

— Enfin, vous voilà chevalier. Je suis tout heureuse d'être la marraine de la première femme artiste qui reçoive cette haute distinction. J’ai voulu que le dernier acte de ma régence fût consacré à montrer qu’à mes yeux le génie n’a pas de sexe. Même, pour marquer l’importance que j'attache à ce grand acte de justice, je ne veux pas que vous fassiez partie de ce qu'on appelle une « fournée » ; votre nomination paraîtra avec un retard d’un jour, mais vous serez l'objet d’un décret spécial, qui sera mis en tête du Moniteur' .

L'impératrice s’assit alors dans un fauteuil et s'entretint quelques instants avec moi, qui restai respectueusement debout.

— Mademoiselle, si je pouvais disposer aujourd'hui de mon temps, me dit-elle bientôt avec une suprême bonté, je passerais de longues heures à examiner vos œuvres, mais des devoirs impérieux m’appellent à Fontainebleau, où mon fils est déjà arrivé. Nous attendons un télégramme de l’empereur qui désire que sa femme et son fils soient à ses

i. Le décret paru au Moniteur du n juin 1 865 était ainsi conçu :

« Napoléon,

» Par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français, à tous présents et à venir, salut.

» Sur la proposition du ministre de notre Maison et des Beaux-Arts,

» Avons décrété et décrétons ce qui suit :

» Artici.e premier. — La décoration de chevalier de la Légion d’honneur est accordée à Mlle Rosa Bonheur, peintre de paysages et animaux.

» Art. 2. — Le ministre de notre Maison et des Beaux-Arts et le grand-chancelier de la Légion d’honneur sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret. » Fait en conseil des ministres,

» au palais des Tuileries, le 8 juin i865.

Pour l'Empereur et en vertu des pouvoirs qu'il nous a laissés,

Eugénie.

Pour l'Impératrice régente, le maréchal de France,

ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts,

Vaili.ant.

Le Constitutionnel, journal semi-ofliciel, commentait en ces termes le décret impérial :

« Le Moniteur du 1 1 juin publie un décret qui confère la croix de la Légion d’honneur à Ml,c Rosa Bonheur, une femme qui a su conquérir une place éclatante parmi les artistes de notre temps. Ce décret est signé de l’impératrice régente; il a été inspiré par une pensée aussi noble que délicate et tout le monde y applaudira. »

RAZZIA (ÉCOSSE) (l86o), PAR ROSA BONHEUR. (Exposition de 1867.)

D'après une gravure de Ch. -G. Lewis, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.

côtés ce soir, au moment de son entrée dans sa capitale, à son retour d'Alger. En cet instant, où j’ai la satisfaction de vous décorer, Sa Majesté est dans sa bonne ville de Lyon, et le préfet du Rhône lui présente les personnes distinguées que le conseil des ministres a jugées dignes de cet honneur.

La souveraine se leva pour se retirer et je restai confondue de l'honneur qui venait de m'être fait. Quand l’impératrice fut remontée dans sa calèche et que tout le cortège eût disparu dans un nuage de poussière1, Nathalie, la bonne mère Micas et moi, nous tombâmes dans les bras les unes des autres, en versant des larmes de joie.

11 a couru des bruits assez singuliers lors de ma nomination dans la Légion d'honneur. L’on a dit, par exemple, que l’empereur m'avait fait cadeau d'une partie de la forêt. Je ne sais vraiment pas comment ni pourquoi une telle fable a pu se répandre. Ce que l’empereur m'a donné, c’est un droit de chasse, qui me permettait de traquer le gibier pendant n'importe laquelle des quatre saisons. J'en ai profité avec empressement et n'ai pas tardé à acquérir l’œil exercé d’un Nemrod.

Je partais dès le lever du soleil, ma boîte à couleurs sur le dos, suivie de mes chiens et tenant mon fusil à la main, prête à faire feu sur le gibier qui se présenterait devant moi. Nathalie était prévenue qu'elle pouvait compter sur un fin morceau; mais souvent il arrivait ceci, qu’après une longue marche et de vaines attentes, je posais mon arme sur la bruyère et que je me mettais à faire une pochade d’après les beaux arbres qui m'entouraient. De la sorte, je ne rentrais pas les mains vides, et Nathalie ne me grondait pàs. Seulement, le dîner était maigre ces jours-là.

La distinction dont j'avais été l’objet me donnait l’obligation, bien conforme à mes intentions du reste, de prendre part à l’Exposition universelle de 1867, que l'on préparait à cette époque. Depuis 1 8 5 5 , c'est-à-dire depuis dix à douze ans, l'on n’avait vu aucune œuvre de moi au Palais de l’Industrie. M. Tedesco et M. Gambart, à l'envi l’un de l’autre, mettaient une telle hâte à s'emparer de mes peintures à peine sèches, qu'ils m'avaient rendu impossible toute participation aux

1. Rendant la courte visite de l'impératrice à Rosa Bonheur, la nouvelle s’en étant répandue dans le hameau, la souveraine, au moment où elle s’apprêtait à monter en voiture, trouva, rassemblés dans la cour, de nombreux habitants, et un groupe de jeunes filles qui lui présentèrent un bouquet qu’elles avaient improvisé avec les fleurs du jardin, et des rameaux de cerisier couverts de leurs fruits, que se partagèrent les dames de la cour.

L’Abeille de Fontainebleau rapporte qu’à la fête de By, le 23 juillet 1 865 , la pièce principale du feu d’artifice, par un nouvel hommage à la grande altiste, représenta une croix de la Légion d’honneur.

Salons, et cela n'avait pas été sans provoquer quelques réflexions malignes à mon adresse et quelques méprises sur mes sentiments.

Du moins, en 1867, me suis-je copieusement rattrapée de ma longue abstention : l'on ne comptait pas moins de dix toiles signées de moi dans le Palais des Beaux-Arts. En outre, ma Fenaison , la Fenaison de 1 8 5 5 , qui était la propriété de l'Etat, figurait dans le pavillon des œuvres rétrospectives.

Pendant mon voyage aux Highlands, si je m’étais meublée la tête de compositions, j'avais aussi bourré d’études mes cartons, et ce sont ces études qui m’ont permis d’envoyer, entre autres choses, à l'Exposition : les Moutons au bord de la mer, que j’avais faits pour l’impératrice; une Barque, des Bœufs et vaches, un Berger écossais, les Poneys de iile de Skye et la Ra\\ia.

L’influence de la forêt de Fontainebleau se manifestait par deux toiles : Chevreuils au repos et Cerfs traversant un espace découvert. Mais j'avais encore un Berger béarnais et les Bourriquaires aragonais, qui étaient des souvenirs de mes voyages aux Pyrénées avec Nathalie.

Réapparaissant dans les Expositions françaises après une si longue retraite, il fallait m’attendre à des jugements un peu sévères. Ils ne me manquèrent pas. L’on m’accusa d’être un transfuge de l'art français; l’on prétendit que j'étais passée, avec pinceaux et palettes, dans les rangs de l’école anglaise et que j’imitais Landseer. Quelqu'un même m'appela Miss Rosa Bonheur.

D’autres mêlèrent l'éloge à la critique, et dans la Galette des Beaux- Arts, de Saint-Santin écrivait, au cours d'un article consacré à Brascassat 1 :

Depuis l’Expositon universelle de i855, où elle avait envoyé sa Fenaison , Mlle Rosa Bonheur s’était abstenue, elle aussi, de prendre part à nos Salons annuels. Le très légitime succès de son Marché aux chevaux , l’œuvre capitale, à coup sûr, du Salon de 1 85 3 , avait trouvé en Angleterre un très habile écho par l’exhibition spéciale qui fut faite à Londres de cette vaste toile, et, depuis lors, Mlle Rosa Bonheur n’avait rencontré qu’honneur et profit à travailler pour les Anglais. Mais pour mieux satisfaire ces clients nouveaux, elle avait trop oublié la France, et quand cette laborieuse et courageuse fille, sentant à bon droit que son nom était une des forces de notre école et qu’il lui était impossible de rester spectatrice, alors qu’il s’agissait de lutter contre 1 Europe, plus aguerrie qu’en 1 855, nous a envoyé un faisceau de dix de ses derniers ouvrages, aucun de ses amis, j’en jurerais, ne s’est mieux aperçu qu’elle-même que sa peinture, si française jadis, avant son exil volontaire de nos Salons, avait pris aujourd’hui je ne sais quel fâcheux accent d outre-Manche, qui n était pas la

1. Galette des Beaux-Arts, icr juin 1868, t. XXIV, p. •'62 et suiv.

finesse transparente et éclatante de Landseer et qui n’était plus la franchise naturelle de nos peintres de ce pays-ci. La Rosa Bonheur d’autrefois, nous ne la retrouvons que dans ses moutons; nul ne peint encore les toisons comme elle; j’entends les toisons un peu peignées, car Jacque et Brendel lui en remontreraient sur la vraie toilette des moutons de bergerie. Les Moulons au bord de la nier et les Moulons dans la barque sont deux excellents morceaux, dignes de son meilleur temps; et nous devons ajouter aussi que son instinct délicat de femme lui donne, pour exprimer les fins mouvements des cerfs et des biches, — voir son charmant tableau des Chevreuils au repos et les Cerfs traversant un espace découvert — une légèreté et une grâce de dessin que l’on ne retrouve ni dans les Vaches écossaises , ni dans les Bourriquaires a r avouais Ajoutons encore qu’aucun animalier en Europe ne pouvait nous montrer

cette année un tableau de la force de sa Ra\\ia d’Ecosse, où le sombre paysage avec sa vraie tourmente, où les buffles et les béliers avec leur air grandiose et bien sauvage, et le tumulte de ces bêtes superbes se bousculant l’une sur l’autre, produisent la plus vigoureuse impression que l’auteur du Marché aux chevaux ait jamais conçue.

Depuis le jour où je m'étais installée à By, je n'avais cessé de m’occuper avec passion de la faune gracieuse de la forêt ; les cerfs et les biches m'intéressaient infiniment plus maintenant que ne l'avaient jamais fait les bœufs. En ce genre, les tableaux de sir Edwin Landseer m'avaient enthousiasmée, surtout les Enfants du brouillard et le Monarque des vallons. Les critiques qui me jugeront impartialement seront bien forcés de reconnaître cependant que, malgré l’influence sur moi de ce grand peintre, je suis restée moi-même, toujours Française de cœur et fière de la nation qui saura, je l'espère, garderia première place dans les arts. Mais je n'ignore pas que beaucoup de gens sont allés jusqu’à demander si c'était uniquement une passion d’art que j'avais éprouvée pour Landseer

CROQUIS D ALBUM, PAR ROSA BONHEUR

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