‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 13 sur 220 · ÉTUDE DE LION · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE LION

Dessin de Rosa Bonheur.

Le sanctuaire n'avait pas changé d'aspect. La Foulaison s'y trouvait à la même place, et dans le même état que deux années auparavant.

Me prenant par la main, Rosa Bonheur m'entraîna vers deux chevalets placés bien en évidence : l'un portait une superbe étude de lion, l'autre une gravure magnifique représentant le Lion che{ lui.

— Ces deux choses-là sont pour vous, me dit-elle; je les ai signées à votre intention, afin que, lorsque vous serez de l'autre côté de l’Océan, vous vous souveniez encore de moi.

Et m’embrassant sur les deux joues, elle ajouta :

Je vous souhaite là-bas tout le succès possible.

Elle nous montra quelques projets de compositions et de tableaux,

et, remarquant que je m’intéressais tout particulièrement à un Saint Georges : « Le voulez-vous ? » dit-elle d'un mouvement spontané.

— Oh ! mademoiselle, vous m’avez déjà comblée.

— Mais non ! acceptez-le, je vais y mettre ma signature.

Sans attendre de réponse, elle traça rapidement au crayon quelques mots de dédicace.

Après les ébauches et les dessins, ce fut au tour des gravures. Un carton qu elle ouvrit renfermait le Marché aux chevaux, le Roi de la Forêt, quelques têtes de lions, de chiens, sans compter une Bousculade de bœufs écossais, œuvres admirables, que des graveurs français et anglais avaient faites d’après ses toiles les plus célèbres et dont plusieurs, depuis longtemps, étaient familières à mes yeux, puisque c’est à elles que, tout enfant, dans la lointaine Californie, j'avais dû mes premiers sentiments d'admiration pour la noble artiste qui, à cette heure, me traitait comme une amie déjà vieille.

— Ces gravures ont, en effet, contribué pour beaucoup à répandre ma réputation en Angleterre et en Amérique, déclara-t-elle, en même temps qu'elle saisissait sur un chevalet un rouleau bientôt étalé à nos yeux ravis. C'était un admirable dessin au fusain. Un troupeau immense de ces bisons du Far-West américain, dont la race sans doute ne tardera pas à disparaître, fuyait devant l'incendie de la Prairie. L’océan de flammes en marche avait provoqué chez eux une terreur rendue par l'artiste avec une réalité, une vigueur merveilleuses. Tous ces muscles tendus, toutes ces poitrines frémissantes, ces naseaux fumants, ces cornes redoutables, se heurtant, s’entremêlant, constituaient une masse impressionnante au suprême degré. Il semblait vraiment que l’on dût entendre le mugissement de ces bêtes affolées, le sifflement de leur haleine, le choc de leurs membres et le fracas de ce formidable galop, qui faisait d'eux une trombe vivante capable de rompre et de brover tous les obstacles.

— Voici l'esquisse d’un tableau que je voudrais faire, dit Posa Bonheur, mais il me manque quelques éléments dont je ne saurais me passer pour demeurer dans l'entière vérité. Ce sont les herbes qui forment mon premier plan. Dans une œuvre où l’on a le désir de représenter fidèlement la nature, les moindres détails doivent être vrais. S il vous était possible de vous procurer quelques-unes de ces plantes et de me les expédier, vous me rendriez bien heureuse. Ah ! si j'avais vingt ans de moins, je partirais volontiers avec vous; nous irions ensemble dans les immenses régions de votre Far-West, dans les réserves indiennes. Que j aimerais voir de mes yeux les wigwams des Peaux-Rouges, et

étudier leurs mœurs. En voilà des sujets merveilleux pour les artistes!

Peu après la guerre, j'ai été sur le point de faire ce beau voyage. Un amateur de mes tableaux, M. Belmont1, avait proposé d'organiser à mon intention des chasses au buffle. Que de choses nous aurions admirées, ma chère amie et moi! 11 nous a fallu renoncer à ce plaisir, pour ne pas nous éloigner de notre bonne mère Micas, presque aveugle

Il v eut un silence de quelques instants. Posa Bonheur le rompit pour nous inviter à parcourir sa propriété. C'est ainsi que je revis le grand pré, maintenant désert, où j’avais pénétré avec M. Arbuckle, trois années auparavant.

— C'est ici que folâtraient autrefois mes chevaux sauvages, nous dit la bonne artiste. Que j'ai donc été embarrassée à leur sujet, lorsque je me suis trouvée en présence de votre compatriote! Songez que M. Arbuckle m'arrivait juste au lendemain du jour où j’avais donné son cadeau au colonel Cody ! Buffalo aura-t-il été plus heureux que moi, je le suppose; il a bien dû trouver le moyen de compléter l'éducation de mon petit étalon.

— Et la lionne qui était ici ? fis-je en l’interrompant.

— Ma pauvre Fathma! qui était si gentille et si bien apprivoisée. Vous l'aviez vue, en etfet. Elle est morte, et j'en ai eu un grand chagrin.

L'heure du départ approchait. Tout en causant, nous revînmes au château.

Il y avait dans le jardin, tout près de nous, un yucca magnifique. Posa Bonheur nous le lit admirer, et demanda à ma mère si elle aimait les fleurs. Appelant aussitôt son jardinier, elle lui ordonna d’arracher ce yucca, en prenant garde de ne pas toucher à la racine, et de nous l’apporter ensuite à l’atelier, en même temps qu’une belle gerbe de roses.

— Si vous le voulez bien, mesdames, poursuivit-elle en se tournant vers nous, nous allons monter, et je vous aiderai à empaqueter vos souvenirs, car bientôt maintenant ce sera l’heure du train.

Un instant après, le jardinier vint nous rejoindre avec une énorme brassée de fleurs; parmi les roses éclatantes, le yucca faisait contraste avec la couleur si délicate de ses corolles ; mais de racines, il n’en avait plus : le pauvre homme avait pris grand soin de les couper au plus ras.

Les yeux de Posa Bonheur eurent un éclair de vivacité; elle se contint cependant, et ce ne fut qu'après la sortie du jardinier qu'elle s'écria :

Qu'en pensez-vous, mesdames, n'est-ce pas là un bel exemple de l'intelligence masculine?

i. M. Belmont était, en 1 856, ministre des Ltats-L'nis à La Haye.

Nous nous apprêtions à prendre congé, et voici qu’elle aperçut sous mon bras un objet que j'avais peine à dissimuler.

— Ah ! fit-elle en riant, vous aviez apporté votre album d'autographes, et sans doute vous voudriez m'y voir mettre ma griffe à côté de celles de vos illustres professeurs et des personnalités les plus notables de votre connaissance?

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