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CHAPITRE XVIII

l'année TERRIBLE. LES LIONS.

J ai appris la déclaration delà guerre, non seulement sans appréhension, mais avec un certain enthousiasme, tant je me croyais certaine de voir bientôt la France agrandie par de nouvelles victoires.

Aussi, rien ne peut rendre le désespoir avec lequel j’ai reçu l'annonce successive de tant de désastres accumulés.

Le jour où me vint la terrible nouvelle que l'empereur était tombé entre les mains ennemies, et que les Prussiens s’avançaient vers la forêt de Fontainebleau pour aller investir Paris, j'eus un moment de délire patriotique.

Réunissant à la hâte tout ce que je pus me procurer d’armes, j'invitai les habitants de B y à venir chez moi chaque jour faire l'exercice. Puis je partis pour Thomery, dans le dessein d’aviser le maire que je voulais recruter un bataillon et m en allet

moi-même au-devant de l'envahisseur.

Si attristé qu'il fût de la situation lamentable du pays, le maire ne

put retenir un sourire qui me glaça jusqu’au fond de l'âme. Il m’adressa quelques paroles, ironiques peut-être, mais fort sages, me donnant à comprendre que, en dépit du costume masculin que je portais, mon rôle ne pouvait être celui d’une nouvelle Jeanne d’Arc. Il ajoutait cependant que je pouvais rendre d'appréciables services en préparant de la charpie pour les blessés, et en aidant à pourvoir de vivres les hommes qui défendaient la patrie. Je revins à By tout en larmes, désolée de mon impuissance, mais résignée à laisser passer l’orage au-dessus de ma tête.

Pour me conformer de mon mieux aux excellents conseils du maire de Thomery, j’écrivis sur-le-champ à M. Gambart, devenu depuis peu consul d'Espagne à Nice, de m’envoyer quelques douzaines de sacs de blé. D'autre part, j'achetai tout ce que je pus de provisions de toute nature, établissant des cachettes partout chez moi. J’avais fait construire dans ma cave une muraille, derrière laquelle se trouvait entassé tout ce que je possédais de précieux.

Les nouvelles de nos défaites me causaient un tel trouble et une telle agitation, qu'il m'était devenu totalement impossible de travailler; de temps en temps néanmoins, pour échapper à ces terribles préoccupations, je me réfugiais dans une petite maisonnette roulante, dont le frère de Mme Carvalho m'avait fait cadeau et que j'avais fait transporter au milieu du parc. Il me semblait que, dans la solitude, entourée que j'étais de mes beaux arbres, enfermée pour ainsi dire dans le sein de la nature, je pourrais oublier pour un instant les horribles scènes de la vie réelle.

Lin jour, j’étais occupée à recueillir, dans mon «sanctuaire», quelques études que je pensais emporter à ma retraite de prédilection, lorsque je vis arriver Céline, les yeux hors de la tête.

— Mademoiselle, me cria-t-elle, nous sommes sauvées!

— Quoi! m’écriai-je, est-ce que Chanzy a remporté une victoire? Trochu a-t-il fait sa grande sortie?

— Non, répondit la femme de chambre interloquée, c’est un homme qui vient d’arriver de Pithiviers, avec une lettre du maire et une autre du Prince Royal de Prusse. Le château, dit-il, va être protégé, il ne sera ni pillé ni incendié et nous pourrons y vivre tranquilles.

D’une main fébrile, j'arrachai des mains de Céline la grande enveloppe qu elle me tendait et, à l'ébahissement de la pauvre femme, je déchirai les deux lettres, en disant que je ne voulais rien devoir aux ennemis de la France.

Bientôt mise au courant de ce qui venait de se passer, Nathalie me reprocha sévèrement ma vivacité et ramassa les débris de papier qui

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