SAUVEGARDE ADRESSÉE DE LA PART DU PRINCE ROYAL DE PRUSSE
Mon métier d'amphitryon régional se trouvait heureusement facilité de ce fait que les vivres étaient redevenus bon marché depuis qu'on ne pouvait plus les porter à Paris. J'envoyais de temps en temps Céline, avec le break, faire des provisions, car je me gardais bien de toucher à ma ménagerie, et jusqu'à la fin de la guerre mes animaux sont restés indemnes.
Certain jour que mes domestiques étaient allés en voiture à Fontainebleau, j’étais un peu inquiète, le soir venu, de ne pas les voir rentrer, quand ils arrivèrent enfin, mais à pied et traînant comme ils pouvaient leurs paniers à provisions. Comme je m'en étonnais, Céline me mit au courant de l’incident de la journée, et qui prouvait que la sauvegarde du Prince Royal avait gardé sa puissance, en dépit de tout ce que j'en avais pu faire. Ayant laissé leur break aux soins d’un aubergiste d'Avon, mes domestiques s'étaient rendus au marché. Leurs emplettes faites, ils s'en revinrent à l'auberge, mais la voiture n’était plus là. Déjà ils réclamaient, lorsqu’un capitaine allemand s’approcha d eux et leur dit en mauvais français quelque chose comme : « Voiture, réquisition. » 11 ne fallait pas songer à insister. Céline eut du moins la présence d’esprit de s’écrier : « Voiture Rosa Bonheur. »
Mon nom ht lever la tête à l’officier, qui s’adoucit aussitôt pour dire : « Madame, absolument besoin voiture pour transporter blessés ; quand fini, rendrai Rosa Bonheur. »
Il fut fidèle à sa parole, et dès le lendemain le break me fut ramené par deux uhlans '.
Une autre fois, j’eus affaire à une troupe de soldats qui voulaient s’emparer de ma ménagerie. De l’atelier j'avais entendu un bruit de voix plus animées qu'à l’ordinaire, et, comme je vivais dans l’appréhension qu'on touchât à mes pensionnaires, je me doutai aussitôt de ce qui se passait, et descendis précipitamment.
Je ne m'étais pas trompée. Les soldats criaient : « Réquisition ! réquisition! » et montraient du doigt mes animaux. Je leur expliquai comme je pus qu’ils trouveraient à manger à la cuisine, et ils m'obéirent en maugréant.
J'ai su ensuite qu’arrivés à Thomery ils s'étaient plaints qu'un petit homme les eût empêchés de prendre des bestiaux.
— Ce petit homme n’était autre que Rosa Bonheur, leur dit-on.
— Ah! si nous avions su, s’écrièrent-ils, nous aurions été plus aimables, car la grande artiste est fort bien vue en cour, elle est la protégée spéciale du prince de Prusse.
Mais c’est surtout pendant l’amnistie et après la signature du traité de Francfort que ma maison devint un gîte d'étapes. Généralement,
i. A cette anecdote, il convient d’ajouter celle-ci, qu’aimait à conter Étienne, le cocher, mari de Céline. Il avait coutume d’aller promener son cheval en forêt. Or, les Allemands y pourchassaient fréquemment les francs-tireurs français. Certain jour, Étienne se vit entouré par eux non loin de la croix de Montmorin. « Fort geschwind ! » (Allez-vous-en!), s’écria l’officier qui les commandait. Avant que d’obéir, Étienne eut soin de répondre : « Cheval de Rosa Bonheur », ce qu’entendant, l’officier s’excusa et passa son chemin.
c'était Nathalie qui se chargeait de recevoir les soldats et de veiller à ce qu'ils fussent servis convenablement.
Elle s'acquittait au mieux du monde de cette tâche pourtant peu agréable, si bien qu'un jour un officier lui demanda d'accepter une place à table. Nathalie refusa assez aigrement, et l’Allemand de s'écrier : « Si toutes les femmes françaises vous ressemblent, mademoiselle, il faut cesser de s'étonner de l'acharnement des hommes. »
Dans les premiers temps de l'invasion, à mesure que la situation