ÉTUDE DE SANGLIERS, PAR ROSA BONHEUR
empirait, les habitants étaient obsédés par des histoires d’espions et se montraient fort soupçonneux à l'égard de toutes les figures étrangères à la localité. Le moindre chemineau devenait un agent prussien, et l'on faisait des arrestations pour des causes tellement futiles, qu il fallait bien ensuite relâcher les malheureux sur lesquels on avait mis la main.
Certain jour, cependant, les accusations me parurent plus fondées, et, au lieu d intervenir pour faire relâcher 1 homme que 1 on avait arrêté, je pensai qu’il valait mieux le mener à 1 homery, pour que son cas lût soumis à une information régulière avant sa comparution, s il y avait lieu, devant un conseil de guerre.
Le maire de Thomery ne fut pas de mon avis :
— Que voulez-vous, mademoiselle, que je fasse de votre espion ? me dit-il. nous n'avons pas assez de vivres pour nourrir nos pauvres soldats. L'on ne peut pourtant pas lui faire passer le goût du pain sans un jugement quelconque ; aussi mon avis est-il de le lâcher et qu’il aille se faire pendre ailleurs.
— Vous avez raison encore une fois, monsieur le maire, répondis-je. Je vais le conduire moi-même au chemin de fer et le mettre dans un train, pour être bien sûre qu’il parte.
Et c’est ce que je m'empressai de faire : je le pris dans mon tilbury pour le mener à Moret. Chemin faisant, je le chapitrai du mieux que je pus, essayant de lui persuader que la forêt de Fontainebleau était peuplée de francs-tireurs.
Un autre jour, — c'était pendant l'occupation prussienne, — trois officiers allemands, en grand uniforme, se présentèrent à la porte du château et demandèrent l’autorisation de visiter mon atelier.
— Dites-leur, recommandai-je à Céline, qu'il m'est impossible de donner la primeur de mes nouveaux tableaux aux ennemis de ma patrie.
— Mais c'est le prince Frédéric-Charles qui vient en personne voir mademoiselle !
— Cela ne fait rien, Céline, je ne peux pas le recevoir, mais s'il désire visiter mon parc, montrez-le lui en remerciement de la sauvegarde qui m’a été envoyée.
Il y avait, dans la ménagerie, un vieux cerf susceptible d’être encore méchant à ses heures, meus qui, toutes les fois que je venais le voir, se dressait contre le treillage et se laissait flatter. En voyant les officiers s’avancer vers lui, il fit quelques pas de leur côté, pour se laisser tomber brusquement dans un petit fossé, éclaboussant ainsi de boue et d'eau les beaux uniformes de ces messieurs.
Lorsqu'elle m’a raconté la scène, Céline affirmait que le cerf avait agi ainsi par patriotisme. Je n'ai pas voulu contredire la brave femme sur ce point, mais sur un autre j’ai trouvé son zèle un peu excessif. Il parait que, après avoir cependant essuyé de son mieux les vêtements des visiteurs, elle avait refusé avec obstination de leur laisser emporter, à titre de souvenir, la moindre des brosses ou des couleurs qu’ils avaient aperçues à travers les vitres de mon atelier champêtre, et qui leur faisaient envie. Céline n’avait pas compris la délicatesse de l'hommage que le prince voulait rendre à mon art en emportant quelque objet qui m'eût servi.
Quant à l'identité du visiteur, lorsque je demandai à ma femme de
chambre si elle était bien sûre que ce fût le prince Frédéric-Charles : — Certainement, mademoiselle, c’était bien lui, me répondit-elle