‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 135 sur 220 · TÈTE DE LION, P ARROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

TÈTE DE LION, P ARROSA BONHEUR

avec assurance, car, en partant, il m'a mis deux thalers dans la main »

i. Céline m’a conté que, faute d’avoir pu obtenir le moindre objet ayant servi à Rosa Bonheur, le prince cueillit à un arbre un petit bouquet de feuillage, en disant : « J espère que l’on ne m’empêchera pas d’emporter ceci. »

Sur cette brave Céline, quelles histoires n'a-t-il pas couru. On la considère comme un cerbère. N’a-t-on pas dit même qu’une fois elle a eu l'idée de sortir le tilbury de la remise, pour imprimer dans la terre molle deux ornières destinées à faire croire que j'étais sortie en voiture. Beaucoup de gens s'imaginent qu’ils ne pourraient approcher de moi sans lui graisser la patte.

La guerre avait donné à mes préoccupations une sorte de tournure tragique. C'est certainement à l'influence de nos désastres que j'attribue le sentiment qui m’a fait abandonner un peu l'étude des animaux pacifiques dont je m'étais occupée jusqu'alors, pour celle des lions et des tigres.

En i8y3, je reçus un jour de M. Dejeans, directeur du Cirque d'Hiver de Paris, une invitation à venir à Saint-Leu, près de Melun, pour y faire des études d’après une lionne apprivoisée qu'il possédait. Cette lionne se promenait en liberté ; j’avoue que cela m'a donné un certain trac, mais Nathalie, brave comme personne, s’approcha d’elle sans hésiter et lui passa la main sur le dos. Elle s'appelait Pierrette. Je l’ai dessinée plus d'une fois ; aussi s'est-elle vite habituée à me voir et montrée de plus en plus caressante à mon égard. Pendant mes heures de repos, c'est Pierrette qui gardait mon attirail d’artiste, et personne n'était admis à toucher mon bien. M. Dejeans me disait : « Cette lionne se laisse approcher parce qu’elle vous aime, mais elle ne vous obéira jamais. »

Pierrette était née au cirque et c'est Mllc Bellan, une nièce de M. Dejeans, qui l’avait élevée au biberon, dans sa chambre, comme un petit chien. Plus tard, quand la lionne devint grande et forte, on lui donna un lit.

Elle a passé à Paris tout le temps du siège. Dans les dernières semaines, alors que tout le monde mourait de faim, Pierrette est restée trois jours sans manger. Enfin, on réussit à lui procurer une cuisse de cheval ; vous supposez peut-être que la lionne s'est jetée sur cette proie avec voracité, comme l’eût fait tout autre animal farouche? point du tout : elle attendit patiemment qu'on eût coupé sa ration en petits morceaux. Cette bête était vraiment extraordinaire. Elle laissait un chat manger entre ses jambes, et ce n'est pas sans étonnement qu'on la voyait jouer à cache-cache avec le cheval et l'âne qui broutaient dans la prairie. Fonçant sur eux et reculant ensuite, elle poussait de grands : ouah 1 ouah ! comme font les chiens qui s'amusent entre eux. Si le garçon qui gardait les vaches venait à s’endormir, Pierrette le secouait par sa blouse. Une fois, je l'ai vue traîner à reculons sa paillasse pour

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la faire entrer dans sa cabane. Elle aimait à faire des farces, se cachait sous les lits, mais jamais ne maltraitait personne. Même elle fréquentait fort honnêtement certain petit endroit que vous devinez, sauf a effrayer un peu le visiteur non prévenu, car elle n'avait pas coutume de verrouiller sa porte.

Et dire qu'il est des gens qui s'entêtent à affirmer que les animaux n'ont pas d'intelligence !

Du reste, même sauvage, le lion n’attaque jamais, à moins qu'il ne

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