LA LIONNE KATHJIA, PAR ROSA BONHEUR
soit poussé par la faim, et j'ai pu observer personnellement, dans l’étude que j’ai laite du moral des divers animaux avec lesquels j'ai vécu, que le lion est le plus intelligent, le plus noble et le plus reconnaissant de tous.
Lorsque je me résolus à étudier les grands fauves, je ne songeai pas, tout d abord, à en posséder chez moi, et longtemps je me contentai, outre la Pierrette dont je viens de vous parler, d aller prendre mes modèles au Jardin des Plantes et dans les ménageries. Un moment pourtant, je louai à Bidel son lion Brutus. Dans la suite, je devins plus ambitieuse et pour me permettre de travailler tout à mon aise et en prenant
mon temps, je me décidai à faire l’acquisition d'un couple de lions que M. Gambart me fit expédier de Marseille. Si mes souvenirs sont exacts, c'est vers le milieu de 1880 (juin) qu’ils m’arrivèrent, et je les ai gardés à peu près deux mois. C'étaient des bêtes superbes.
On m'avait prévenue que le mâle était très féroce et qu'on ne pouvait l'approcher sans danger; je suis arrivée cependant à l’apprivoiser. Néro reconnaissait ma voix de loin, et lorsque je le flattais, il faisait le beau tout comme un chat.
Le matin, au lever du soleil, à peine ouverts les volets de sa cage qu'on avait disposée sur la pelouse, il guettait du côté de ma fenêtre, pour voir si elle était ouverte et si bientôt j’allais venir le peindre. A cet objet, et pour travailler plus à l’aise, j'avais fait construire devant la cage une petite estrade qu'une toile mettait à l'abri de la pluie et du soleil. Mais il me fallait une patience infatigable. Mes études, j'étais obligée de les recommencer un nombre infini de fois avant d’arriver à bout, car si je me mettais à observer le lion de face, à peine avais-je commencé de dessiner sa gueule, ses yeux ou sa crinière, qu'il semblait prendre un malin plaisir à me tourner brusquement le dos en agitant sa queue d'une façon ironique.
Il me fallait chaque jour vingt livres de viande de bœuf pour nourrir ces deux lions; mes domestiques leur en tendaient les morceaux à travers le grillage avec des fourches de fer.
Je vous assure que c'étaient de bons chiens de garde. On entendait leurs rugissements de Thomery. Mais c'étaient aussi des pensionnaires un peu encombrants et coûteux. Jé les ai offerts au Jardin des Plantes quand ils ne m’ont plus servi de rien. Le jour où on est venu les chercher, il m’a semblé que Néro me regardait avec des yeux de reproche.
Je suis allée le voir dans sa cage. Néro était devenu méchant depuis que, en dépit de la promesse qui m'avait été faite, on avait cru devoir le séparer de sa lionne. Celle-ci, du reste, n’avait pas tardé à succomber à une maladie de la moelle épinière (19 juillet 1889).
Je lui parlai. Il reconnut ma voix, leva vers moi un regard attendri et se laissa caresser à travers les barreaux.
Plusieurs fois, je suis retournée le voir. Un jour, on m'a dit que mon pauvre lion était devenu aveugle et qu'il se mourait d'ennui. Perçant la foule des curieux qui stationnaient devant sa cage, je me suis approchée de lui et je l’ai appelé par son nom ; il s'est redressé aussitôt, cherchant à se traîner de mon côté; mais, hélas! n'y voyant plus, c'est inutilement qu’il m a cherchée. J'ai été touchée plus que je ne saurais
dire de ses pénibles étions, et je me suis éloignée tristement. J’ai su depuis qu'il était mort vers la fin de 1884 (i5 octobre).
Ma petite lionne Fathma, celle que Céline a caressée devant vous, la première lois que vous êtes venue ici, a fini également d'une manière bien touchante. Voici comment je l'ai eue : certain jour, en 1 885 je crois, je reçois de AI. Bidel, qui était à Pans à ce moment-là, un télégramme m avisant qu a la gare d Orléans il était arrivé à mon adresse un panier contenant deux chats sauvages. Sans perdre une minute, Nathalie et moi, nous allons chercher nos chats ; c étaient en réalité