TÊTE DE BOUC, PAR ROSA BONHEUR
Je t’embrasse bien. Tout ton monde va bien; ton amie est à l’épinette à la cuisine de Céline : si cela continue, j’espère pouvoir peser trois cents quelque jour. Ah ! que ton esprit soit en paix de ce côté : ton âne travaille comme un amour, il a aidé le cheval de trait, Roland le Brave, à rentrer votre charbon de terre, qui est arrivé. Tout est en bon ordre chez vous.
Gamine embrasse bien sa maîtresse et ne me quitte pas d’une semelle. Votre poulailler est splendide. Hier soir j’ai caressé votre dinde, qui m’a semblé très affectueuse et aimer cela ; elle s’est blottie sous ma main et m’a paru flattée. Yoiià.
Pour la vue de ta mère, je ne désespère pas; je crois comme toi qu’elle ne recouvrera pas la vue bien franchement, mais si, seulement, elle peut voir pour se conduire, nous serons sauvées. 11 faut attendre encore quelques jours et je pense que le grand air, le calme, feront quelque chose.
Je vous embrasse bien toutes deux, etc.
R. Bonheur.
Nathalie et sa mère revinrent bientôt à By, mais la vue de Mme Micas continua de s’atfaiblir. Durant ces tristes semaines où, de jour en jour, l'obscurité devenait pour elle plus épaisse, elle ne cessa de faire preuve d'un courage admirable. Souvent elle avait besoin de notre aide; or, il arrivait que ses appels n'atteignaient pas nos oreilles, car sa voix était assez faible ; à cause de cela, une jeune bonne fut spécialement chargée de demeurer auprès d’elle et de guider ses pas. La nuit, par exemple, cette brave fille n’entendait pas toujours; elle avait le bon sommeil de son âge. Nathalie eut l'idée de lui attacher au pied une grosse ficelle dont l'extrémité était à portée de la main de sa mère. L’invention avait paru plaisante à la bonne malade, .qui nous disait en souriant : « Il faut donc que je tire cette corde ? c'est comme le conducteur qui veut avertir le cocher de l'omnibus ».
Pauvre mère Micas! elle me considérait comme la sœur de Nathalie, et nous aimait tout autant l'une que l'autre. Je l’étourdissais bien un peu de mes plaisanteries quelquefois, mais elle en riait de si bon cœur, comme ce jour où j'ai parié vingt francs qu’elle n'enfourcherait pas mes culottes. Nous n’avons jamais pu nous entendre sur qui avait gagné le pari ; mais ce fut une jolie scène de bonne humeur, vous pouvez m’en croire.
Malgré tous nos soins, M,ne Micas ne recouvra pas la vue ; bien pis même, son état général s’aggrava ; il fut vite désespéré et l’excellente femme mourut le 11 mai i8y5, à l'âge de soixante-quatre ans. Pour Nathalie et pour moi, ce fut un pénible moment d'angoisse, mais la douleur cimenta encore notre affection. Cette mort, cependant, avait creusé dans mon existence un vide douloureux, et, non sans effroi, je
songeais que la mauvaise santé de Nathalie pouvait, un jour ou 1 autre, m'exposer à demeurer seule en ce monde.
C'est alors que nous décidâmes d'aller chaque année, pendant la mauvaise saison, chercher sur la Cote d Azur un climat moins rigoureux que celui de notre chère forêt de Fontainebleau. Je fis part de mon dessein à M. Gambart, qui mit avec empressement à notre disposition une des villas qu'il possédait à Nice et dont il ne demandait qu'un loyer annuel de 5.000 francs, payable en tableaux.
Tout s'arrangeait à merveille.
La Villa Africaine est une des plus belles de la contrée, un vrai palais, et il eût été ridicule pour nous de prétendre y garder notre simplicité de By, à peine convenable pour des femmes des bois.
Aussi est-ce avec une cargaison qui remplissait plus d'un wagon, que nous arrivâmes à Nice. 11 est vrai que ce fut pour nous apercevoir que M. Gambart nous avait appelées un peu trop tôt : les travaux qu'il avait entrepris pour améliorer sa villa n'étaient pas achevés, et, pendant les premiers mois, nous avons dû vivre au milieu des plâtras et des ouvriers, avec un bataillon de caisses ores-
que toutes fermées. Malgré ces petites contrariétés, auxquelles Nathalie attachait beaucoup plus d'importance que moi, je me mis sur le champ au travail.
Le matin, vêtue en homme, je prenais certain petit tramway, qui, pour mes six sous, m'emmenait parfois très loin, dans une direction, où je trouvais toujours de nouveaux sites à admirer, ht puis, quelle joie de voir partout, en pleine terre, des palmiers beaucoup plus beaux que ceux des serres du Jardin des Plantes. A chaque pas, c étaient de
magnifiques cactus, que j'ai copiés pour mes fonds de tableaux ; j'ai même trouvé des lions, — mais ils étaient en cage. Si seulement les adjudants que j'eus l'occasion de rencontrer sur mon chemin y avaient été aussi ! Tout au contraire, certaine fois ils voulurent m'y mettre. Ne s'étaient-ils pas imaginés que je m'amusais à prendre un croquis de leurs fortifications et que je devais être un espion allemand !
L'aventure est arrivée tout près du cap Ferra, et mon pauvre domestique a passé ce jour-là un mauvais quart d'heure sous les verrous, pendant que Nathalie et moi nous étions surveillées par un officier, installé en vigie à la portière de notre voiture. C'est à mon ruban rouge que je dois d'avoir échappé à l'empoignade.
Cet imbroglio provenait de l'innocente fantaisie que j'avais eue de photographier un berger italien dont la silhouette, en tête de son troupeau de chèvres, m’avait paru pittoresque.
Le pauvre adjudant voulait à toute force que je lui montre mes épreuves, pour s'assurer que je n'avais pas photographié le fort. Il ne parvenait pas à comprendre que si je lui avais obéi, d’abord il n aurait rien vu du tout sur mes plaques, ensuite la lumière du soleil aurait effacé tout ce que j’y avais mis.
L’après-midi, j’abandonnais le costume masculin qui m'avait permis de circuler partout sans éveiller l'attention des passants, et je revêtais ma toilette de grande dame. Qui donc aurait reconnu alors, sous ces atours, le petit campagnard qui, chaque matin, se mêlait aux bons et braves paysans de la Côte d’Azur, et auquel parfois on parlait de Rosa Bonheur, sans se douter — eEcela m’amusait beaucoup — que c’est à elle-même que l'on s’adressait.
Cette transformation, ce retour à mon sexe, m'avaient été imposés par ce bon M. Gambart. Mon ancien marchand de tableaux, depuis de longues années devenu consul honoraire d’Espagne, jouissait à Nice d'une réputation considérable. Parlait-on d’une visite royale, il se hâtait d'orner le palais que les majestés devaient habiter. Leurs murailles, il les garnissait de gravures de prix, de tableaux dus aux artistes les plus célèbres, faisant ces prêts en grand seigneur, pour toute la durée des villégiatures royales.
A peine avais-je été installée, qu'il avait recruté en mon honneur je ne sais combien de princes, de ducs, de marquis ou de simples banquiers, se gardant bien d’oublier les millionnaires américains, qu'il mettait au rang des têtes couronnées, en bon marchand qui sait combien ils ont le dollar facile. C'est ainsi que je vis venir successivement le duc de Montpensier, le comte et la comtesse d'Eu, l'infante Eulalie et
l'excellent don Pedro, empereur du Brésil. Ce protecteur éclairé des arts, ce prince des souverains, aurait bien voulu m'entraîner dans son pays, affirmant, pour me déterminer à le suivre, que je verrais là-bas des palmiers infiniment plus majestueux que ceux du comté de Nice, sans parler des légions de perroquets, de colibris, d'oiseaux de toute espèce à la livrée brillante, voltigeant en bandes innombrables et faisant scintiller leurs plumes aux rayons du soleil.