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DEUX MOUFLONS, PAR ROSA BONHEUR

L’existence mondaine que nous menions, Nathalie et moi, nous valut — le croirait-on ? — des propositions de mariage, oui, plu-

sieurs même; nous les écartâmes, bien entendu, avec un égal entiain. Comment aurions-nons pu nous séparer La promesse que nous axions faite au lit de mort du père Micas était un engagement sacré.

Si vous voulez avoir une idée de ce qu’était notre vie a Nice, lisez cette lettre que Nathalie écrivait à M’"c Bourdon, une de nos excellentes amies de By, qui n'était heureuse que lorsqu'elle nous voyait revenir, chaque été, dans notre chère forêt de Fontainebleau.

Ma chère madame Bourdon,

22 avril 1880.

Nous habitons un palais enchanté! De notre lit nous pouvons admirer la mer, et le parc est un Éden ; ce ne sont que roses, palmiers, cactus, orangers couverts de leurs fruits d’or. Dire toute la magnificence de ce pays est impossible ; je me réserve donc de vous conter tout cela à notre retour, qui se fera peut-être un peu attendre, parce que notre amie reprenant un peu de force, nous ne voudrions pas arrêter ce bienfaisant progrès. Ah ! si Dieu voulait, comme nous aurions encore des jours heureux. Elle ne rêve que beaux tableaux.

Au revoir, ma bonne madame Bourdon, etc.

Jeanne Micas.

C'est à Nice que j’ai eu le bonheur de rencontrer pour la première fois la duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, cette admirable princesse dont l’amitié m'a été si précieuse.

La Villa Africaine se trouvait juste en face du château de Fabron, qu’elle habitait pendant l’hiver avec son mari, Ernest II de Saxe- Cobourg-Gotha. C’était une princesse de la maison régnante de Bade. Il y avait plus de quarante ans qu’ils étaient mariés, et les deux époux s’aimaient comme au premier jour.

Ah ! des mariages comme celui-là, bienheureuses les femmes qui peuvent en contracter!... Ces sont les deux moitiés de l’être dont parle Platon, qui se rencontrent sur la terre et s’unissent pour l’éternité.

La duchesse m’a traduit plus d'un passage des souvenirs de son mari. On y voit briller la belle âme d'un prince qui cherche à faire le bonheur de ses sujets. Je ne sais plus à quelle époque, Ernest II leur avait donné spontanément une constitution tellement libérale, qu’ils n’ont jamais eu l'idée de se révolter contre son autorité, même pendant les temps orageux de rassemblée de Francfort.

Jamais souverain n'a été aussi dévoué aux principes proclamés à l'aurore de notre Révolution par la grande Assemblée de 1789. Il a été l'idole de son pays et on peut dire que Ernest II fut un grand monarque placé sur un petit trône.

A son côté, il avait une femme comprenant sa haute ambition de réformer l’Allemagne par l’initiative de ses souverains et de supprimer ainsi les révolutions en ouvrant la carrière à tous les progrès légitimes.

La politique du duc Ernest et de la duchesse Alexandrine a été celle du prince Albert et de la reine Victoria, leurs plus proches parents et intimes amis.

Mais ce n’est pas seulement en politique que ce profond penseur montrait que l’Allemagne peut produire autre chose que des Bismarck.

Château de Fabron, Nizza, 3 avril i885.

Ernest II était un érudit, un archéologue ; avec sa fidèle compagne, il a dirigé une exploration sur les bords du Nil et en Abyssinie, à laquelle ont pris part des savants et des artistes distingués. Le récit qu’il en a publié est un monument impérissable.

Au surplus, Ernest II était musicien ; on lui doit une série d’opéras remarquables, parmi lesquels Zaïre , le premier de tous, qui a fait le plus de bruit, à cause du sujet, pris par un prince allemand dans une tragédie de Voltaire.

La duchesse Alexandrine m'a demandé un jour ma photographie, à l’intention deson neveu le prince de Galles, qui, me disait-elle, aimait beaucoup ma peinture.

En retour, quelque temps après, elle m’envoya la lettre suivante :

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