‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 141 sur 220 · L' N BERGER ITALIEN · texte numérisé non relu

L' N BERGER ITALIEN

Dessin de Rosa Bonheur.

Ma chère amie,

Je viens de recevoir la photographie ci-jointe du prince de Galles, qu’il me * charge de vous remettre

avec ses remerciements les plus empressés pour la vôtre qu’il trouve excellente et qui lui est très précieuse. Pour lui donner toute sa valeur, il vous fait prier de vouloir écrire votre nom et la date sur un petit papier, afin de l’adjoindre à votre photographie, ce qui lui sera très précieux.

Je joins la lettre de mon neveu, afin que vous puissiez la lire et vous persuader du plaisir que lui cause votre portrait.

En vous embrassant ainsi que votre chère amie, votre bien dévouée,

Alexandrine.

La duchesse Alexandrine a tait vibrer les fibres les plus intimes

de mon cœur De la voir, en dépit de sa naissance et de son haut

rang, si pleine d'égards et d’affection pour moi, je n'ai pu m'empêcher de penser que, peut-être, cette noble femme connaissait le secret de la naissance de ma pauvre mère. Je lui dois la croix du Mérite de Saxe- Cobourg-Gotha pour les Arts et les Sciences, et cette distinction, qui en a provoqué nombre d'autres, m’est aussi chère que si j’étais née sous le sceptre de celui qui me l’accorda.

L’an dernier, j’ai reçu encore d'elle cette flatteuse marque de souvenir:

Kallenberg, 28 mai 1897.

Chère mademoiselle

Voilà un bien long espace de temps qui s’est écoulé depuis que je n’ai eu de vos chères nouvelles.

C’est donc avec un grand empressement que je prends la plume pour répondre à une demande de ma bien-aimée nièce, la princesse Henry de Battenberg, fille cadette de Sa Majesté la reine Victoria, qui, se rendant en villégiature à Fontainebleau, pour ainsi dire dans votre voisinage, rosa bonheur et sa jument panthère. désire vivement faire votre connaissance et s’entretenir avec vous des belles œuvres d’art que votre main a créées et qu’elle admire si chaudement.

Vous trouverez en elle une âme d’élite, qui vous deviendra chère, et je suis heureuse de penser qu’elle aura l’avantage de jouir de votre chère société, dont le souvenir restera à jamais précieux à Votre fidèlement dévouée,

Alexandrine de Cobourg.

Quelques jours après, j’eus l'honneur en effet de voir arriver à l’improviste chez moi la fille favorite de la reine Victoria; elle était accompagnée de Miss Minnie Cochrane ; je suppose que ces dames n'étaient pas fâchées de me surprendre en costume masculin. Il faisait très chaud ce jour-là, et je revenais d'une promenade en voiture dans la forêt, vêtue d’un paletot de percaline blanche sous lequel j’eus tout juste le temps de glisser une jupe de velours. L’effet était probablement assez bizarre, car la princesse me pria de me laisser photographier par sa demoiselle d’honneur, avec Panthère, qu'on venait de dételer et qui

broutait le gazon à côté. Je me suis prêtée de bonne grâce à son désir, et cela m a valu de recevoir de Son Altesse, quelque temps après, un mot fort aimable, accompagné d'une épreuve1.

Quant à M. Gambart, dont j avais eu tant à me louer au moment de mon installation à Nice, ai-je besoin de dire que nos relations étaient excellentes. Du moins elles le lurent longtemps. A certaine époque, je fus un peu agacée d'entendre dire que je recevais à la Villa Africaine une hospitalité gratuite. C'était tout à fait inexact. Payer son loyer en tableaux ou le payer en argent, cela ne revient-il pas au même ? Dans

i.Désirantconnaîtrelestermes dans lesquels le prince de Galles, devenule roi Édouard Vil, s’était exprimé sur le compte de Rosa Bonheur : j’ai prié S. A. Mm(,la duchesse deSaxe-Cobourg- Gotha, au mois de mars 1904, de vouloir bien renouveler en ma faveur la communication qu’elle avait faite autrefois à Rosa Bonheur de la lettre du prince. Elle m'a fort aimablement répondu par la lettre que voici, et dont les termes dénotent autant la haute intelligence et la grandeur d’àme de celle qui l’écrivit, que l’admiration qu’elle professait pour le caractère et le talent de la grande artiste défunte.

» Madame,

« Cobourg, 12 mars 1904.

» — Je regrette infiniment de ne pouvoir vous envoyer le texte de la lettre en question, étant incapable de la retrouver parmi les lettres des années précédentes, malgré mes recherches les plus scrupuleuses, et cela me fait supposer que cette lettre du ci-devant prince de Galles avait été adressée à mon cher mari, qui me l’avait confiée pour en faire part à notre chère Mlle Rosa Bonheur. Je me souviens parfaitement que j’étais à Nice avec mon bien-aimé mari; c’était au mois de mars 1 885 , et nous étions voisins de la grande artiste, qui habitait avec son amie, Mlle Nathalie Micas, la Villa Africaine, vis-à-vis de Fabron. En deux pas j’atteignais son jardin, et je n’étais que trop heureuse d’oser profiter de sa bonne permission d’aller de temps en temps lui faire une petite visite ! Je ne saurais vous décrire sa grande bonté pour moi, son affection, son indulgence et sa grande affabilité, avec laquelle elle m’expliquait son sublime travail et me permettait d'admirer et d'étudier ses magnifiques tableaux. C’étaient des moments remplis de joie et de jouissance, dans son bel atelier, dans une douce intimité; sa chère petite Gamine assise sur ses genoux, et moi écoutant sa charmante et instructive conversation, si sympathique, si aimable, souvent si gaie ! Ce sont des souvenirs aussi chers que précieux, que mon cœur garde à votre bienfaitrice.

» Je sais que le roi Édouard VII, qui autrefois fréquentait Cannes chaque année, ne manquait jamais, en venant à Nice, de faire sa visite à M. Gambart, pour admirer les superbes œuvres de la grande artiste, dont il nous parlait avec enthousiasme.

» Je comprends la grande satisfaction que vous éprouvez enécrivant l'histoire d’une artiste aussi distinguée par son éminent talent que par les nobles qualités de son esprit et de sa belle âme, par sa grande bonté, sa générosité, sa touchante simplicité et son infatigable activité, qui l’entourent d’une gloire éternelle.

» Je suis dans ma quatre-vingt-quatrième année, et je demande votre indulgence pour ces lignes, tracées avec l'aide d’une vue bien affaiblie.

» Recevez, chère madame, l’assurance de ma profonde considération.

» Ai.kx andrine. »

Peu de mois après avoir écrit cette lettre, Mme la duchesse de Saxe-Cobourg acheva sa longue carrière. Son témoignage à l’égard de Rosa Bonheur, rendu si près de la tombe, en acquiert encore plus de prix.

la suite, il s’éleva entre nous des difficultés plus sérieuses qui, pendant plusieurs années, ont nui à nos bons rapports.

Sous l'effet du mécontentement, j'ai quitté la Villa Africaine et acheté la villa Bornala, une propriété d'environ trois hectares, et j'y ai fait construire un atelier. En ma nouvelle résidence, et pour faire face à des frais considérables, Nathalie eut l'idée de chercher des ressources dans l imitation de ce qu’avait fait Alphonse Karr, c'est-à-dire la culture des fleurs, et entreprit des plantations de camélias. C’était une Heur fort à la mode et qui se vendait un franc pièce.

Dans cette propriété de Nice, tout comme à By, j’ai eu des chèvres, des isards, des mouflons — c'est une espèce de mouton sauvage, et la peau qui est sous ma table de travail a appartenu à l'un de ces animaux.

Chaque année, à l'entrée de l'hiver, quand nous partions pour Nice, Nathalie se croyait obligée d'expédier à l’adresse de notre villa de grandes caisses remplies de terre de bruyère prise dans la forêt de Fontainebleau; elle lui attribuait une qualité quasi surnaturelle, comme à tout ce qui tenait à notre propiété. By, à ses yeux, était le type par excellence de la perfection agricole et horticole, et cela grâce aux soins minutieux qu elle prodiguait à la basse-cour et au potager.

Mon amie ne savait pas partir non plus sans emporter de grandes provisions de pommes de terre et de fruits de toute espèce. Entre temps, elle se faisait envoyer par Céline d’énormes bottes d’asperges, des sacs de haricots, des grosses de salades, et lorsque nous donnions à dîner, par son ordre l’on mettait à sac la basse-cour.

On voyait arriver de By, encore tout effarés du voyage, les meilleures dindes, les canards les plus bruyants, les poulets les plus tendres et de gentils lapins qui me rappelaient mon premier début au Salon.

— Ne vois-tu pas, ma chère Nathalie, lui disais-je, que toutes ces victuailles disparaissent trop vite du garde-manger? Il est impossible que nous dévorions tant de choses en si peu de temps! Je parierais qu’elles s’en vont chez la marchande du coin et que les volailles que nous achetons ici, et pour lesquelles on nous écorche, viennent tout droit de By. C’est l'anse du panier qui danse sur notre table.

Mais toutes mes observations étaient inutiles, Nathalie recommençait tous les ans le même manège. La pauvre chère amie!

Après sa mort, en 1889, je n'ai plus eu le courage de retourner a Nice, et j'ai cherché tout de suite à me débarrasser de la villa Bornala. Aussi en ai-je tiré un prix dérisoire. Quand j’eus réglé les 40.000 francs d’avances que nous avait faites le Crédit Foncier pour nous permettre diverses transformations, payé 6.000 francs de frais, il m'est resté net

34.000 francs, aussi bien pour cette superbe maison de campagne que poui son magnifique mobilier. Mais que m’importaient les pertes d argent ! Jetais assurée, grâce aux Tedesco, de ne manquer de rien

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