R O SA BONHEUR ET NATHALIE MICAS
jusqu'à la fin de mes jours. Il me suffisait de terminer une étude, n’importe laquelle, et mon tiroir se remplissait d'or.
Le travail, au reste, était mon unique refuge contre la douleur, et je m’y suis consacrée avec une sorte de rage.
Je me suis remise à l'aquarelle et c'est là que, entraînée malgré moi à revivre par la peinture le beau voyage que j'avais fait avec mon amie,
je fis ces bœufs dans les montagnes d'Ecosse auxquels on a donné sur la gravure le nom de Chefs écossais (Scottish Chiefs).
La venue en France de Buffalo-Bill et de ses Indiens n'a pas été sans causer une diversion très salutaire à mon esprit, grâce à la faculté qui m'a été donnée d'étudier de près des êtres auxquels je m'étais toujours intéressée, des êtres si différents de ceux qui jusqu’alors avaient passé sous mes yeux. Il me semble du reste vous avoir autrefois conté comment, grâce à M. Knoedler et aux Tedesco, j'ai pu travailler à loisir au milieu des Peaux-Rouges, les dessiner et les peindre avec leurs chevaux, leurs armes, leurs campements et leurs animaux. Même j'ai fait le portrait équestre du colonel Cody, et c'en est la reproduction que vous avez pu voir sur les immenses affiches dont il avait coutume de tapisser les murailles des villes. Nous étions devenus fort bons amis; j’ai déjeuné sous sa tente avec M. Tedesco et M. Knoedler, en compagnie de deux Indiens magnifiques, après quoi l’on nous a photographiés tous ensemble, et c'est là un souvenir qui pour moi ne manque pas de piquant, croyez-le bien.
Pour n'être point en reste avec Buffallo-Bill de tous les égards dont il m'avait entourée, je l’ai invité à venir à By, et j’ai eu le plaisir de lui montrer mon atelier et mes animaux (25 septembre 1889); il n'a pu cependant s'asseoir à ma table, pressé qu'il était par ses représentations. C’est à l'hôtel de France, à Fontainebleau, que je lui ai offert à déjeuner, non sans lui avoir auparavant fait cadeau d'Apache, le fameux cheval de M. Arbukle et aussi d’un de ses compagnons, Clair-de-Lune, qui, bien que moins fougueux que'Tautre, ne pouvait cependant me rendre aucun service. Des cow-boys sont venus quelques jours plus tard, ont capturé au lasso les deux chevaux, les ont enfourchés avec une adresse qui nous a émerveillés, et, après un moment de résistance inutile avec de maîtres cavaliers comme ces gens-là, les ont emmenés paisiblement au chemin de fer (6 décembre 1889).
Ce n'est pas la seule fois qu’on ait chassé chez moi, car bien souvent il m'a fallu faire prendre certains de mes pensionnaires, et ils ne se laissaient pas toujours faire de bonne grâce. Cependant jamais on ne s'était servi du lasso, d’usage à peu près inconnu dans nos régions. Nous employions des panneaux. Mais il m’est arrivé aussi de me servir de mon fusil, comme ce fut le cas pour une vieille biche que j'ai dû abattre pour lui éviter les maux de la vieillesse.
L'année qui suivit l'Exposition universelle m'a valu un grand honneur dont je ne saurais être que très flattée, celui de recevoir ici la
visite de M. Carnot. Le président de la République était depuis quelque temps déjà installé au château de Fontainebleau, lorsqu'il me fit aviser par un officier d'ordonnance de son intention de venir me voir et de son désir que je ne le reçoive pas dans un autre costume que ma tenue ordinaire de travail, et c’est pourquoi j’étais en blouse tout comme