CHIEN DE CHASSE ( I 847- I 874), PAR ROSA BONHEUR
D’après une gravure de J. B. Pratt, éditée par Lefèvre ci fils, à Londres.
qu’elle chantait, je fermais les yeux, pour me donner l’illusion que nia mère était près de moi. Alors je me voyais à Bordeaux, dans la maison du grand-père Dublan, et ii me semblait que maman, touchée de mon
extase, me prenait dans ses bras et me couvrait de baisers Sa mort
m’a causé une tristesse si profonde et un si violent accès de désespoir, que pendant un temps je n’ai voulu voir personne. C’était presque comme si ma mère était morte une seconde fois. Et je me sentais d autant plus isolée, que je n avais plus Nathalie pour partager ma douleur.
Peu après cette conversation, ayant accompagné Rosa Bonheur à
Paris, nous allâmes un soir à l'Opéra pour y entendre la Valkyrie. Pendant que l'orchestre jouait la Chevauchée, elle murmura à mon oreille :
— Comme l'harmonie imitative des voix de la nature est grandiose dans cette chevauchée ; c'est la première fois que j’entends Wagner, mais ce ne sera pas la dernière.
— J'admire Gluck et Beethoven, me disait-elle après la représentation. Leurs œuvres sont d'une simplicité magistrale. Mais ce que j'aime par-dessus tout, c’est Mozart, dans la Flûte enchantée. Lorsqu'il vous arrive d’en jouer des airs le soir, tandis que je me repose sur ma chaise longue, vous faites défiler dans mon esprit, sans vous en douter, les souvenirs les plus tendres de mon enfance.
Bien que Posa Bonheur ne fût pas musicienne, des compositeurs de talent lui avaient, à une autre époque, dédié des pages éloquentes. César Pyrnet, qui était encore élève du Conservatoire quand elle fut décorée, lui lit hommage d'une délicieuse berceuse pour violoncelle, intitulée la Première Rose impériale , et le grand Bizet lui-même composa une cantate en son honneur.
11 m'arriva un jour de prononcer le nom de Félicien David, dont elle m’avait entretenu déjà à propos du Saint-Simonisme.
— Comment pourrais-je l’oublier, celui-là ! s’écria-t-elle; sa grande symphonie du Désert l'a immortalisé. C'est un chant splendide, composé à l’occasion de l'exode des Saint-Simoniens en Égypte. Le lever du soleil, la prière de l’Arabe, la marche des chameaux, le soutfle du simoun, les lointains mirages, y sont interprétés avec l'ampleur d’un poème d'Ossian.
Je vous parle d'Ossian, le connaissez-vous ? Que d'inspirations je lui dois; je ne puis feuilleter ses poésies sans y trouver la peinture de tous les grands phénomènes de la nature.
Elle se leva pour prendre le livre de Mac-Pherson, l'ouvrit au chapitre de Fingal et d'une voix chaude se mit à lire cette strophe :
Parvenue au sommet du Lena, la troupe s’étend sur les bruyères; on dirait un brouillard d’automne, lorsque, rassemblant ses Hocons épars dans la plaine, il monte sur les collines obscurcies, et de leur cime, élève peu à peu sa tête dans les deux.
Et cette autre :
Ses mâts se dressent innombrables comme les roseaux du lac de Lago; ses vaisseaux offrent l’aspect d’une forêt chargée de vapeurs, lorsque les arbres secoués plient tour à tour sous l’effort des vents
Fingal qui balaye les guerriers comme la tempête disperse les bruyères, quand le fracas des torrents tourmente les échos de Cona, et que la nuit s’assied sur la colline dans son manteau de brumes.
Rosa Bonheur s’était laissé gagner par l’enthousiasme musical et poétique. Je songeai à mettre cette disposition à profit et la priai de vouloir bien chanter une des symphonies de Félicien David.
— Avec plaisir, répondit-elle, mettez-vous au piano.