‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 152 sur 220 · ÉTUDES D’ANE, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

ÉTUDES D’ANE, PAR ROSA BONHEUR

Mais tandis que je me préparais à jouer, voici qu’en feuilletant mes cahiers de musique, sa main tomba sur le Lac de Niedermeyer, d'après la fameuse élégie de Lamartine. Félicien David fut oublié.

— Mme Carvalho m’a chanté plus d'une fois ce morceau, fit-elle; jouez-en l’introduction, je vous en prie, Anna ; j'essaierai de vous la dire. D'une voix très douce, elle commença :

Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence;

On n’entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Les flots harmonieux,

Qui frappaient en cadence les flots harmonieux.

Sa voix prit un accent plus ferme pour continuer :

O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous que le temps épargne et qu’il peut rajeunir Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir,

Gardez, gardez au moins le souvenir.

Au moment de commencer la troisième strophe, Rosa Bonheur s'interrompit pour me dire :

— Mettez la sourdine et que le dernier vers se termine en un murmure, ce qu’on ne fait pas toujours.

La manière dont Rosa Bonheur chantait, le sentiment qu'elle savait mettre dans les vers admirables du grand lyrique français, me donnèrent ce jour-là une preuve incontestable que chez elle le talent et le sens esthétique ne se confinaient pas exclusivement dans la peinture, mais qu'à l’occasion ils pouvaient se manifester admirablement dans toutes les autres expressions de l’art.

Je ne sais même si elle n’eût pas certaine fois des velléités poétiques. J'ai retrouvé dans ses papiers quelques lignes dédiées à ses chers arbres de la forêt de Fontainebleau, qui me semblent avoir été écrites peu de temps après la mort de Nathalie et sans doute avec l'intention de les traduire en vers.

Un après-midi, que nous travaillions ensemble dans le grand atelier, Céline entra pour annoncer que des touristes demandaient à visiter la « galerie Rosa Bonheur ».7

— Mais il n’y a pas de galerie ici, fit la bonne artiste. Dites à ces messieurs que je n’expose pas de tableaux chez moi.

La femme de chambre disparue, Rosa Bonheur se mit à rire.

— J’y suis, dit-elle, ces gens ont vu, mentionnée dans le guide de Denecourt, une galerie ainsi nommée, et ils sont venus la chercher ici, tandis qu’elle se trouve en réalité dans la forêt. Ma galerie se compose d'un magnifique bouquet d’arbres; nous nous sommes promenées bien souvent à son ombre, sans que j’aie songé à vous dire qu'elle m’avait été consacrée par le bienfaiteur des artistes. Car ce Denecourt était un sincère ami de la nature : il a dépensé sa fortune et sa vie à faciliter l accès de la forêt. On lui doit plus de deux cents kilomètres de routes carrossables, et, ce qui est encore plus précieux, une infinité desentiers allant dans tous les sens, des itinéraires marqués en rouge et en bleu sur les pierres, — vous les connaissez — pour empêcher les promeneurs de s'égarer.

Du reste, je vais donner l’ordre d’atteler la voiture à deux roues, et notre promenade d’aujourd’hui, nous allons la faire autour de ma « galerie ».

Arrivée dans un vallon pittoresque, non loin de la Mare aux Fées, Rosa Bonheur leva la main vers les branches qui recouvraient notre tête :

- \ oici les arbres auxquels le bon Denecourt a donné mon nom,

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