‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 159 sur 220 · ÉTUDE POUR LA « KOULAISON · texte numérisé non relu

ÉTUDE POUR LA « KOULAISON

vie, je me consacrerais au paysage, pour lequel je me suis toujours passionnée.

Rosa Bonheur avait acquis une mémoire si prodigieuse qu’elle n avait plus besoin d emporter de boite à couleurs; elle se contentait de regarder longuement la nature et de prendre ce qu elle appelait ses notes mentales.

Un jour cependant — c'était à la nuit tombante — elle voulut noter un certain effet, mais il se trouva qu elle n’avait pas sur elle le moindre carnet à croquis. Faute de mieux, elle se contenta d une carte de remerciements à moitié déchirée, sur laquelle je la vis tracer avec une rapidité féérique quelques signes hiéroglyphiques, parmi lesquels les arbres avaient pourtant une physionomie qui permettait de les reconnaître.

Un soir, s’étant assise dans son fauteuil de prédilection, Rosa Bonheur alluma une cigarette et commença à me parler de sa Foulaison. Elle tenait beaucoup, disait-elle, à ce que je me pénétrasse bien de la haute portée artistique de l'œuvre à laquelle je devais collaborer.

— Dans mon voyage en Ecosse, poursuivit-elle, j'avais vu à la foire de Falkirk un torrent de bœufs se ruer sur un troupeau de moutons1. Malgré les coups de bâton que les bergers faisaient pleuvoir sur leurs épaules, ces gigantesques animaux se précipitaient sur leurs victimes, et se heurtaient les uns contre les autres avec une furie infernale. N'était-ce pas là un superbe sujet de tableau ; j'étais tout enthousiasmée, et pour me permettre de le peindre, vous le savez par les lettres de Nathalie, je n'ai pas hésité à acheter à cette foire un troupeau de bœuls et de moutons, que j'ai fait aussitôt transporter à la propriété de M. Gambart, où j'ai entrepris mes premières études. Mais je me réservais de faire mieux, et je fis préparer à Paris des locaux pour recevoir mes animaux, en même temps que je me munissais de la toile immense qui remplit encore l'atelier. Je voulais à tout prix faire quelque chose de magistral.

Lorsque tout fut prêt, il se trouva que le gouvernement français se refusa opiniâtrément à laisser entrer mes moutons et mes bœufs, sous prétexte qu'il y avait une épizootie dans quelque coin du Royaume- Uni. Ma déception fut amère !

Pendant plusieurs années, je ne sus comment utiliser ma toile. Enfin, je me suis décidée à entreprendre d’y peindre la Foulaison , ou le dépiquage des blés; c’est un procédé traditionnel, que l’on employé encore de nos jours dans la Camargue, la grande île de l'embouchure du Rhône. Il existe là de grands troupeaux de chevaux, qui vivent en liberté et sont par conséquent à demi sauvages. La moisson faite, les propriétaires de ces chevaux réunissent leurs bêtes sous la conduite d'un gardian, comme on appelle les hommes qui les surveillent, à cheval eux-mêmes, et les envoient de ferme en ferme, comme on fait ici, et en Amérique aussi, je suppose, avec les machines à battre.

Les gerbes ayant été déliées et disposées sur une piste circulaire, le gardian chargé de diriger le travail se place au centre.

Par groupes de trois ou de quatre, les chevaux sont attachés le long d'une corde dont le conducteur tient le bout, et ils se mettent a trotter comme vous voyez faire au dressage. L’équipe marche lentement tout d'abord, car les gerbes étendues sur la terre ralentissent sa course, mais bientôt les tiges s'écrasent, la marche des chevaux s’accélère i. Voir p. 239 et 255.

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