LE CHARIOT A SIX CHEVAUX, PAR ROSA BONHEUR
et devient un tourbillon; les grains sortent alors des épis. De temps en temps, on arrête le travail pour permettre aux valets de ferme de ramasser la récolte et d'apporter de nouvelles gerbes.
Quand les chevaux sont bien dressés, toutefois, on les laisse libres : le rôle du conducteur devient beaucoup plus simple, puisqu'il se réduit à les actionner du geste et de la voix, en ayant soin de les appeler par leurs noms.
C'est une équipe de ce genre que j’ai voulu peindre, parce qu’elle donne une idée plus haute de l'intelligence de ces admirables animaux. Même, pour prêter plus de vie à mon sujet, je me suis inspirée d’une légende introduite par Mistral dans Mireille. Un jeune berger raconte que la Crau était autrefois terre fertile, sur laquelle mûrissaient des
blés Or, pendant tout le temps de la moisson, un fermier avare
faisait travailler sans arrêter un seul jour, pas même celui de Notre-Dame d'Aoùt. Attendez, je vais vous lire le passage :
Sur les gerbes dressées qui secouaient leur grain, un cercle de chevaux camargues avait sans cesse piétiné. — Pas un instant de relâche ! — Toujours les sabots dans l’entrave ! — et sur l’airée poudreuse et tortueuse — toujours des montagnes d’épis à chevaucher ! 1
Pour le punir, la foudre a mis le feu à sa grange, la terre trembla, engloutissant toute son airée, sa famille, ses récoltes, ses troupeaux et lui-même, et depuis lors, chaque fois que revient le jour de Notre-Dame d'Aoùt, on entend la ronde qui passe dans les nuages.
Mon rêve est de montrer sur la toile le feu qui sort des naseaux des chevaux, la poussière qui jaillit sous leurs sabots. Je veux que cette valse infernale, ce tourbillon effréné, donne le vertige à ceux qui la verront. Même en plein jour, il faudra que l'on sente comme un reflet de la ronde de Notre-Dame qui passe et se change en ouragan.
Diverses circonstances que je ne pouvais prévoir, et surtout le manque de lumière dans mon « sanctuaire », n'ont pas jusqu'à présent permis que l’œuvre fût achevée. Il y a pourtant plus de vingt-cinq ans que M. Tedesco m'en a offert 3oo.ooo francs pour la première fois.
Posa Bonheur se tut et s’approcha de la toile. Je me levai aussi, et comme je m'émerveillais pour la centième reprise de la fougue de ses chevaux, par laquelle, disais-je, se révélait le caractère impétueux de leur auteur.
— G est en effet, reprit-elle, comme dans le Marché aux chevaux, la Bousculade et les Bœufs écossais, je me suis laissée aller à mon
i. Mireille, chant VIII, p. 197.
( Collection de M lc Anna
tempérament, mais ne croyez nullement que je porte partout la même impétuosité. Il est des artistes, sans doute, qui, à l’encontre de leur \ olonté, se laissent entraîner par leur nature intime, mais moi je sais résister et me plier aux nécessités du sujet. Par exemple, je ne recule jamais devant le travail, quelque aride qu il paraisse. Si l’action est mouvementée, il convient de la peindre hardiment et largement, mais le sujet est-il plus calme, il devient indispensable que le côté matériel du travail