ÉTUDE DE PORC
Dessin de Rosa Bonheur.
pâte. Voyez, par exemple, si cet effet n'a pas été déjà constaté sur les Courbet. Les Henner auront certainement le même sort.
Que ne possédons-nous, par contre, le secret des mélanges dont se servaient les Rubens, les Rembrandt, les d eniers, les Salvator Rosa, les Van Dvck; nos tableaux dureraient autant de siècles que les leurs.
Quant à moi, voulez-vous savoir dans quel ordre je pose mes couleurs : d’abord les verts, puis les bleus, ensuite le blanc, les jaunes, les rouges, les bruns, enfin les noirs. Les voici du reste exactement — Rosa Bonheur avait été prendre une de ses palettes :
Vert émeraude, — vert Véronèse, — vert de cobalt, — vert oxyde de chrome; — bleu de cobalt, — bleu d’outre-mer, — bleu de Prusse; — blanc d’argent; — jaune de Naples, — ocre jaune, — ocre d'or, — ocre d’or brûlé, — terre de Sienne naturelle et brûlée; — vermillon n° i, — rouge de Venise, — rouge indien, — rouge Van
Dyck, — ocre rouge, — laque brûlée, — laque de garance, — brun Van Dyck; — noir d'ivoire, — noir de pêche.
Les impressionnistes s'imaginent qu'avec leur facture exagérée ils en imposent au public. Croyez bien qu'on peut peindre avec n'importe quoi et n'importe comment ; seulement, il faut avoir l’art de ne jamais montrer les ficelles du métier1.
De nos jours, les jeunes se hâtent trop. Ils ne veulent plus perdre leur temps, disent-ils, à deviner ce qui faisait la force des vieux. Ils ont toujours à la bouche les mots de réalisme et d'impressionnisme, comme s'ils avaient inventé des formules nouvelles. Les grands maîtres, d'avant la Renaissance même, ne s’en servaient-ils pas ? Or, la main qui doit obéir à l'intelligence, comme le dit si justement Michel-Ange, n'est pas capable à elle seule de rendre la vie, si l’âme ne cherche pas à approfondir le secret de la vie.
Le point de départ doit toujours être une vision de la vérité. L'œil est le chemin de l’âme, et le crayon ou le pinceau doit sincèrement et naïvement reproduire ce qu'il voit. N’oubliez jamais que la ligne sèche comme un fil de fer n'existe pas dans la nature et que chaque objet est entouré de son atmosphère. Ce n'est qu'en se gravant fermement cette loi dans l'esprit qu'on arrive à rendre le relief des êtres et des choses
Mes brosses et mes pinceaux sont ronds, jamais plats.
Laver mes pinceaux a toujours été pour moi une tâche importante â la fin de chaque journée, et jamais je n'ai consenti à charger mes domestiques de ce soin. J'y attachais tant d'importance, que je ne voulais même pas que Nathalie m’aidât. Je passe deux fois chacune de mes brosses au savon de Marseille dans de l'eau tiède; ensuite je les rince au moins dix fois et ne m’arrête que lorsque l'eau ne présente plus une
i. Au cours d’une lettre à M. Gambart, et qui a été publiée par l’Estampe à l’occasion de l’inauguration du monument de Fontainebleau, Rosa Bonheur écrivait à la date du 28 mars 1897 :
« Ne blaguons pas tant les impressionnistes; il y en a de bons, et, du reste, le nom ne fait rien à l'affaire M’est avis que tous les peintres, grands ou petits, ont été des impres-
sionnistes, à côté des impossibilités et des fumistes. »
Dans un livre publié en 1902, The Réminiscences of Frederick Goodall, R. A. (Londres, W. Scott and C°), le peintre anglais qui, après avoir fait à Londres la connaissance de Rosa Bonheur, fut son compagnon en quelques-unes de ses excursions écossaises, note un propos de l’artiste française sur Ruskin. Elle avait déclaré au fameux critique romantique qu'elle ne voyait jamais les ombres semblables deux jours de suite, mais qu’en tous cas jamais elle ne les avait vues pourpre. « Oh ! moi, fit Ruskin, je les vois au contraire toujours pourpre, oui, rouge et bleu. » A quoi Rosa Bonheur ajouta, quand Ruskin se fut éloigné : « C’est un théoricien, il voit la nature avec un œil tout petit, tout à fait comme un oiseau. «
seule de ces petites bulles d'air qui accusent des traces de savon. C’est le savon mêlé aux couleurs qui détruit la peinture.
— Lorsque je suis occupée a faire la toilette de mes pinceaux, je déteste d'être interrompue par qui que ce soit ; aucune considération ne me décide à quitter ce travail ; vous avez dû vous en apercevoir lorsque le brave maire de Thomery est venu me présenter sa bru, cette jeune femme si coquette, qui s était mise sur son trente et un pour venir me voir. Vous rappelez-vous quel air étonné a trahi sa jolie figure