ÉTUDES DE DINDES
Dessin de Rosa Bonheur.
lorsqu'elle a vu que je continuais mon tripotage au milieu de tous mes baquets, et que je lui parlais les manches retroussées jusqu’au coude.
Chaque artiste doit consacrer une grande partie de son existence, non seulement à exercer sa main, mais à recueillir des documents sur toutes les choses qu il voit; ce sont les éléments de ses créations futures. En vous rappelant les sensations que vous avez éprouvées d une façon très vive et très variée, quoique peut-être superficiellement indiquée, vous trouverez parfois dans vos esquisses de vraies inspirations.
Des études, j'en ai fait de toutes les espèces et, plutôt que de m’en
séparer, j'aimerais mieux me contenter pour chaque jour de mon existence d'un morceau de pain sec. Ce sont de vrais instruments de travail. Si je les avais lâchés pour quelques pièces d'or, je me serais condamnée à croupir dans l'oisiveté lorsque l'hiver de ma vie eût commencé. — Connaissez-vous les conseils que donne aux peintres Vasari, dans son étude sur le Titien :
Il faut, dit-il, d’abord crayonner sur le papier ses pensées de diverses
manières. N’est-ce pas d’ailleurs un rude assujettissement que d’être obligé d’avoir sous les yeux un modèle toutes les fois que l’on peint. Quand, au contraire, on a débuté par se faire la main en crayonnant, on aborde ensuite la peinture avec plus de facilité. On acquiert ainsi de la dextérité, on se forme un style, on se perfectionne le jugement et l’on s’évite beaucoup de peines et de fatigues. Enfin, c’est en dessinant que l’esprit se meuble de grandes idées et que l'on apprend à reproduire de souvenir tout ce que présente la nature sans avoir besoin de son secours continuel et sans avoir à lutter, en peignant, contre les difficultés que rencontrent ceux qui ne savent pas dessiner1.
Pendant ma longue carrière, je suis constamment restée fidèle à cette méthode, et je passe ma vie à me perfectionner dans l’art auquel je me suis consacrée, à entretenir l’étincelle que le Créateur a allumée dans mon âme; chacun de nous la possède et doit rendre compte de l'usage qu'il en a fait.
Je m’efforce de suivre la pensée de Schiller qui déclare que, si l'homme a quelque chose â donner à l'art, c’est lui-même, et que ce qu'il emprunte au dehors, il est nécessaire que cela renaisse en lui. Mais si vous négligez le souffle divin qui doit faire vibrer votre toile, alors vous n'avez rien senti et votre œuvre restera inerte.
i. Vies des Peintres, par Giorgio Vasari, traduites par U. Leclanché. Tessier, 1892. T. IX, p. 200.
CROQUIS d’album, PAR ROSA BONHEUR.