‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 164 sur 220 · VOYAGE A NICE. LIMPÉRATRICE EUGÉNIE · texte numérisé non relu

VOYAGE A NICE. LIMPÉRATRICE EUGÉNIE

C’était le 20 septembre, aux approches de cinq heures et demie ; le jour commençait à tomber et je lavais les pinceaux de Rosa Bonheur dans le cabinet de toilette, lorsqu’elle entra en coup de vent :

— Anna, dit-elle, la reine Isabelle est en bas, qui vient me faire une visite. Vite, lavez vos mains et allez dans l’atelier. Je descends pour la recevoir.

Je crus un moment à quelque plaisanterie, mais du petit salon j’aperçus deux landaus qui venaient de pénétrer dans la cour. Je me précipitai vers batelier pour y mettre un peu d’ordre, ranger les chaises et les chevalets, ouvrir à deux battants la porte d’entrée.

Déjà la reine montait l’escalier, non sans peine, étant donné son embonpoint. Un homme âgé, d’une grande distinction et d’une parfaite élégance, la précédait ; elle était suivie d'une dame d’honneur et d’un jeune homme.

Les salutations et présentations faites, Rosa Bonheur offrit un siège à la noble visiteuse, encore tout essoufflée par la montée et qui eut besoin d’un instant de repos pour reprendre pleine possession d'elle-

CROQUIS D'ENKANT, PAR ROSA BONHEUR

même. Quant à la bonne artiste, cette visite inattendue ne lui avait pas laissé le temps de changer de costume : elle était vêtue d'un pantalon de drap bleu et d'une jaquette de toile blanche, car la journée avait été très chaude. Son attitude néanmoins ne trahissait aucun embarras, et malgré le petit émoi que je ressentais, j'éprouvais un véritable plaisir à la voir, très alerte et très digne en même temps, les yeux pétillants, son beau visage auréolé de ses cheveux gris, faire les honneurs de sa maison à cette majesté détrônée qui, ayant repris un peu haleine, regardait maintenant avec admiration la Foulaison avant de s’intéresser à une étude de cheval disposée près d’elle sur un chevalet.

Rosa Bonheur ayant proposé à Sa Majesté de lui montrer son dernier tableau, sortit pour aller le chercher dans le petit atelier. Je demeurai seule avec la reine et sa suite, non sans crainte de commettre quelque maladresse. 11 y avait là des photographies d'après certains tableaux de Rosa Bonheur; je les mis sous les yeux de la visiteuse, qui les regarda, à vrai dire, d'un œil distrait : le spectacle de l'atelier semblait l'intéresser davantage. Ses yeux tombèrent sur un portrait au pastel que j'avais fait de ma mère.

— C'est de Rosa Bonheur ? demanda-t-elle.

Non madame, ce portrait est de moi.

La reine me regarda avec un peu d’étonnement et se leva pour s’approcher du tableau qu’elle examina avec beaucoup d'attention.

— C’est fort bien, me dit-elle, je vous trouve très forte. Vous êtes Française sans doute ?

L'on était au fort de la guerre -éntre l’Espagne et les États-Unis, et j'avoue que j'eus une seconde d'hésitation avant de répondre que j’étais Américaine.

A ce moment même, Rosa Bonheur entra toute souriante, portant elle-même la toile des Bœufs qu’elle destinait à l'Exposition de Pittsburg. L.a reine fit le plus grand éloge du tableau et du talent de ma vieille amie.

— C'est là une noblesse qu'on ne peut détrôner, fit-elle de sa voix un peu rauque que voilait un accent de mélancolie. Et sur le même ton de tristesse, elle répéta :

— Votre noblesse est de celles qu’on ne peut détrôner.

Rosa Bonheur s'inclina, et, pour dissiper le sentiment qu’elle lisait sur les traits de cette reine contrainte à vivre loin de son pays, s’en fut chercher le portrait d'étude que j’avais fait, prétexte, pour un moment, à l'entretenir de moi et de l’amitié qu’elle me portait. La reine daigna trouver l'étude très ressemblante et me complimenta dans les termes les

plus obligeants. Cependant le jeune secrétaire s'était approché de Rosa Bonheur, pour lui dire a mi-voix quelques mots que je n avais pas entendus; mais je la vis presque aussitôt ouvrir un carton, prendre un dessin sur lequel elle apposa sa vigoureuse signature, et l'offrir à la reine qui l'en remercia fort gracieusement. La bonne artiste voulut ensuite que je montrasse diverses photographies de mes portraits. L’une d’elles,

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