LIMIER-BRIQUET, PAR ROSA BONHEUR
(Metropolitan Muséum, à New-York.)
représentant une vieille femme près d'un puits, parut plaire plus particulièrement.
— Signez-la, je vous en prie, Anna, et offrez-la à Sa Majesté.
Pareille invitation me troubla un peu ; je ne sais si je serais parvenue à trouver les termes d’une dédicace; le chambellan vint heureusement à mon secours.
Le jour tombait, et déjà la reine se levait pour partir, lorsque la femme de chambre entra apportant une lampe. Rosa Bonheur s'en empara avant de devancer dans l'escalier l'auguste visiteuse qui me
tendit la main. Cette main royale, je la touchai en m’inclinant avec respect, mais sans songer à la porter à mes lèvres.
Tandis que la reine descendait, la dame d'honneur, demeurée en arrière, me dit quelques mots du peintre Madrazo et m’apprit qu’il était son cousin et qu elle possédait son portrait peint par lui.
La reine était arrivée dans le vestibule; le général gratifia les domestiques de la maison d’abondantes libéralités, et par la fenêtre je les vis bientôt se diriger vers les landaus. Quelques instants plus tard, les voitures s’étaient éloignées. Rosa Bonheur remonta aussitôt pour me rejoindre et m’embrassa.
Le lendemain de cette visite mémorable, ma vieille amie me montra une lettre qu'elle écrivait à M. Gambart. Outre ce qu'elle lui mandait du portrait que j'avais peint — dont elle attendait le plus vif succès en Amérique, car, à son dire, on ne l'avait jamais si bien réussie — elle avait consacré à la journée précédente ce passage dont elle me demanda de prendre copie :
La reine Isabelle d’Espagne est venue nous faire une visite, ce dont j’ai été bien touchée et fière, et j’ai éprouvé une grande joie de son admiration pour mon amie, que j’aime infiniment, car elle est bonne et charmante et je suis certaine qu’elle vous sera sympathique comme à tous ceux qui ont l’honneur de la connaître. Ma foi, mon vieux cœur l’adore, sans pourtant oublier ma bienaimée Nathalie, que vous aimiez aussi.
M attirant alors sur sa poitrine :
— Mon enfant, combien je vods aime, fit-elle, jamais je ne pourrai assez le répéter, nos âmes sont sœurs ; vous approchez le plus de celle qui a été le type de la parfaite amitié.
Nous étions entrées dans la mauvaise saison, et la Noël approchait ; je demandai à Rosa Bonheur si, à l’occasion de cette lète si touchante, on avait l'habitude, dans les écoles des villages français, de planter un arbre comme c'est l'usage en Amérique.
— Nous ne faisons rien de tout cela, fit-elle, mais vous me donnez une riche idée. Il va falloir nous arranger pour que nous organisions ici quelque chose comme dans votre pays.
Bien que simple hameau, By possède une école; il la doit à Rosa Bonheur et à Nathalie Micas, qui ont fait à elles seules la majeure partie de la dépense ; le reste provient d’une souscription des habitants, trop heureux que leurs enfants ne soient plus obligés de faire matin et soir, les jours de pluie, de neige ou de soleil trop ardent, le trajet d'une
LE ROI DE LA FORÊT ( I 8 J 8 ) , PAR ROSA BONHEUR. (Exposition de Chicago, i8g3. — Collection de M. Knoedler.)
demi-heure nécessaire pour se rendre à l’école de Thomery. La population enfantine de By n'étant pas très nombreuse, les deux amies avaient pensé qu'une école mixte serait suffisante. Si naturel que fût ce parti, il occasionna, parait-il, de vifs débats et ce ne fut pas sans peine que M. Gauthier, alors maire, parvint à le faire accepter des autorités.
M. le maire de Thomery1, sollicité, accorda très volontiers l'autorisation d’organiser à l'école la petite fête que je rêvais de donner aux enfants. On se mit aux préparatifs. Rosa Bonheur fit apporter un piano, mais elle tint à ce que l’on accrochât dans un endroit apparent de la salle une photographie de Nathalie Micas et une autre de M. Gauthier. L’arbre fut planté. C'était un sapin magnifique, aussi grand que le permettait la pièce. Nous l'avions emprunté à la forêt, au risque de toutes les contraventions. Sur la muraille, le mot Noël se lisait en gros caractères, formés par des branches de sapin, encadré de trophées de drapeaux français et américains.
Notre dessein n'avait pu rester secret, et l’on devine l'impatiente curiosité des enfants au matin de Noël. Enfin, l'heure fixée arriva. Les élèves se groupèrent autour du bienheureux arbre tout étincelant de ses bougies. Les parents, venus en nombre, s'étaient entassés dans le fond de la salle. Des mères même avaient apporté leurs nouveaux-nés, ne voulant pas les priver du souvenir qui avait été promis à chacun.
Pour la circonstance, Rosa Bonheur avait mis sa robe des grands jours, mais c'est moi qui devais prendre la parole. Je fis donc une petite allocution, pour expliquer que la" fête était donnée en souvenir de Nathalie Micas. Après quoi, je me mis au piano et les élèves entonnèrent joyeusement :
Mon beau sapin, roi des forets.
Que j’aime ta verdure, etc.
Toutes ces jeunes voix chantaient encore quand se fit entendre un grand bruit de grelots : c’était le père Noèl, qui entra dans la salle à la stupéfaction des écoliers, et, à son tour, leur adressa son discours. Il venait de Sibérie et s'apprêtait à faire le tour du monde, mais voici qu’en passant à By, il avait aperçu de la lumière et entendu des chants. Tout heureux de voir qu’on le fêtait en ce petit village, il était entré pour donner des jouets aux enfants sages ; quant aux autres, il avait pour eux des fouets qu'il tenait à la main.
La distribution des cadeaux eut lieu au milieu des cris de joie et i. M. Salomon.
des rires, et les entants terminèrent la fête par ce cantique que Rosa Bonheur affectionnait particulièrement :
Reste avec nous, Seigneur, le jour décline,
La nuit s'avance et nous menace tous,
Nous implorons ta présence divine,
Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous.
» nu
WHÊÊi
, jr~ jS al