LES BUCHERONS EN FORÊT
Dessin de Rosa Bonheur.
La fête achevée, tandis que nous revenions à la maison, Rosa Bonheur me dit en souriant :
— L'année prochaine, il faudra faire mieux encore1, mais je regrette bien que le père Noël m'ait oubliée, il n'y avait rien pour moi.
— Chère amie, lui dis-je, avant de vous désoler, montons donc au « sanctuaire ».
J’y avais installé en secret un petit sapin, qui provoqua chez Rosa
i. Cette petite fête a eu lieu en 1900 et s’est renouvelée chaque année jusqu'à présent, mais Rosa Bonheur n’est plus là, hélas! pour se réjouir avec la population enfantine du village.
Bonheur un cri de surprise. Très joyeusement, elle m'aida à allumer les minuscules bougies. Les objets diposés aux branches étaient d’espèces les plus différentes, étant donné la diversité des êtres auxquels il convenait de plaire.
Pour Charley, il y eut un os de poulet, et il le broya à belles dents sans plus attendre. Daisy reçut aussi son cadeau, qui était de même nature. Quant à Rosa Bonheur, il y avait à son intention une mignonne poupée japonaise avec son parasol.
— Ce jouet me fait grand plaisir et grand’peine, fit-elle avec un profond soupir. Vous ne sauriez croire, ma chère Anna, le retour en arrière qu'il fait faire à mes pensées : cela me rappelle ma robe blanche, mes souliers rouges, mon polichinelle et maman
Pendant qu'avec lenteur les bougies achevaient de se consumer, la bonne artiste s’abandonnait avec mélancolie à ses souvenirs d’autrefois revenus en foule.
— Je n'ai jamais laissé passer un jour sans songer à ma mère, et toutes les fois qu'il m'est survenu quelque événement heureux, mon esprit imaginait aussitôt, son sans tristesse, quelle aurait été sa joie.
Oh! si elle avait pu assister à mes succès! N'est-ce pas d'elle que je
me suis inspirée tout au long de ma vie. Mon père, lui, était un grand rêveur, qui songeait au salut de l’humanité plus qu’à tout le reste. Tant qu’à moi, il est vrai que la gloire et la fortune m’ont traitée en enfant gâtée, et cependant, combien de fois m'est-il arrivé d’éprouver le sentiment que Lamartine a si admirablement traduit dans son discours de réception à l’Académie française1. Plus heureux que moi, cependant, le poète a pu déposer ses joies, ses succès, ses couronnes, sur la tombe de sa mère, tandis que je ne sais même pas où reposent les restes de la mienne
Toutefois, je remercie Dieu de la vie heureuse et exceptionnelle qu'il m'a accordée, et j’attribue ce bonheur à l’âme de celle que je pleurerai toujours.
Les fêtes de Noël passées, ce fut au tour de celles du premier janvier, que nous célébrâmes fort paisiblement, mais gaiement aussi. J’en ai gardé, comme souvenir joyeux, la copie d’une lettre adressée par Rosa
i . « Aucun des jours d’une longue vie ne peut rendre à l’homme ce que lui enlève ce jour fatal oii, dans les yeux de ses amis, il lit ce qu’aucune bouche n’oserait prononcer : « Tu n’as plus de mère ! »
......Toutes les délicieuses mémoires du passé, toutes les tendres espérances de l’avenir
s’évanouissent à ce mot. 11 étend sur la vie une ombre de mort, un voile de deuil que la gloire elle-même ne pourrait plus soulever ! »