‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 169 sur 220 · FAON, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

FAON, PAR ROSA BONHEUR

en ce même mois de janvier, et qui dut aux bons offices particuliers de l'administration des postes d'atteindre sa destinataire. Parmi les divers témoignages d’admiration qui lui sont venus au cours de sa carrière, il en est peu qui la touchèrent davantage que cette manifestation naïve et spontanée d’un enfant.

La lettre portait cette seule suscription: «A Madame Rosa Bonheur, la Grande artiste , Paris ( France ) ». Elle était ainsi conçue :

Londres, 23 janvier [1899].

Chère Madame Rosa Bonheur,

Il faut que je vous écrive et que je vous remercie de peindre d’aussi beaux tableaux. J’ai toujours admiré les gravures faites d'après vos œuvres. Je n’ai

jamais vu, pourtant, qu’une seule de vos peintures, aux galeries Lefèvre, King Street, Saint-James, le Duel. Je trouve ce cheval arabe magnifique. Vous devez être une travailleuse infatigable, et vous avez dû consacrer à cela beaucoup d’heures de fatigue et d’anxiété.

Je me félicite que vous ayez obtenu, de votre vivant, la célébrité et la vogue. J’espère que vous êtes heureuse et que tout le monde s’efforce de vous rendre plus heureuse encore.

Un admirateur d’une grande femme,

Un pauvre petit Anglais.

Poor English boy, la lettre n’avait pas d’autre signature.

— Le pauvre gamin, s’écria Rosa Bonheur touchée jusqu’au larmes, que n'a-t-il mis son nom et son adresse, je lui enverrais un joli dessin et jamais souvenir ne m'eût été plus agréable à donner.

En ces froides semaines d'hiver, si pénibles aux vieillards, dont les courtes journées privées de lumière, en dépit de l’électricité, rendent malaisés les travaux de peinture, alors que la pluie, la boue, le brouillard, s'opposent à l’accès des champs et des bois, l’esprit se prend volontiers à rêver des régions où le soleil se montre moins avare de ses rayons.

Maintenant que Rosa Bonheur avait repris goût à la vie, sa pensée se reportait fréquemment aux temps récents encore où, en compagnie de Nathalie Micas, elle passait à Nice les mois les plus difficiles de la mauvaise saison. Le désir lui était venu de faire ce voyage avec moi, de me montrer les lieux où elle avait vécu si heureuse, les sentiers qu’elle avait parcourus, les paysages admirables qu'elle avait contemplés. Une invitation déjà ancienne de M. Gambart l'y avait fortement engagée. Cette invitation avait été renouvelée à plusieurs reprises; pour la rendre plus pressante, l’ami d’autrefois faisait valoir la présence au Cap-Martin de l’impératrice Eugénie et le plaisir que Rosa Bonheur éprouverait certainement à la revoir. Enlin même, ayant sollicité pour elle une invitation de la noble femme qui s'en vient, chaque année, porter sur la côte niçoise le double fardeau de sa douleur et de ses regrets, il eut un jour de janvier la satisfaction d’annoncer à Rosa Bonheur la réussite de ses pourparlers, en l'engageant à apporter ses décorations.

L'illustre artiste ne pouvait être que fort sensible à pareil honneur. 11 fut donc décidé que nous partirions le surlendemain, au risque de n'emporter qu'une garde-robe insuffisante, ce dont Rosa Bonheur toutefois éprouvait bien quelque mécontentement.

Les égards dont elle fut l'objet de la part de la Compagnie de Lyon,

sur l'ordre de M. Noblemaire, son directeur, lui rendirent sa bonne humeur un moment troublée. On la traita comme une tête couronnée : l'express venant de Paris, qui d'habitude ne s'arrête pas avant la Roche, fit ce jour-là, pour nous permettre d’y prendre place, une courte halte à Moret, vers huit heures et demie du soir.

A l'heure où nous partions, il faisait un temps épouvantable, la grêle tombait en abondance ; lorsque, le lendemain, nous arrivâmes à Nice, à onze heures du matin, un soleil splendide brillait au-dessus de nous et la nature semblait en fête.

La voiture de M. Gambart nous attendait pour nous emmener immédiatement à sa magnifique villa, où un appartement avait été préparé à notre intention.

Le ier février au matin, jour fixé pour sa réception par l'impératrice, Rosa Bonheur mit sa robe de velours noir et son grand chapeau à plumes, ouvrit une sacoche qu’elle avait apportée et de laquelle je m'attendais à voir sortir toute une brochette de décorations, mais ce fut pour y prendre seulement sa croix de chevalier de la Légion d’honneur, sa croix de i865.

— Épinglez-moi ce bijou, dit-elle, je n’en veux pas d’autre que celui que l'impératrice elle-même m’a fixé autrefois sur la poitrine.

Rosa Bonheur était prête : elle monta en voiture et s'en fut au Cap- Martin, tandis que mon imagination reconstituait en violent contraste la scène de i865 en face de celle qui allait se passer dans un instant. Cette femme vêtue de noir, au visage pâle, amaigri, personnification vivante de l’infortune et de la douteur, c'était la glorieuse souveraine qui, voici trente-quatre années, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, entourée d’une cour brillante, était venue un jour à By, donner à Rosa Bonheur alors dans toute la force de l'âge, la récompense de son talent.

Combien d'événements s'étaient passés dans l'intervalle, combien de ruines amassées, de larmes répandues, de sang versé, combien de cœurs brisés et d'espérances déçues !

Le soir, à son retour du Cap-Martin, Rosa Bonheur me raconta sa réception :

— Quel accueil plein de bonté, fit-elle ! L'impératrice m'a paru plus imposante encore que 1e jour, déjà vieux, où elle m’apporta ma croix. Ses traits ont gardé leur expression souveraine ; ils ont de plus l'auréole du malheur.

Sa Majesté m'a questionnée sur mes travaux et sur ma vie à By. Je lui ai raconté que nous faisions construire un atelier pour terminer

la Foulaison, et que votre jeune pinceau allait me dispenser du travail manuel nécessaire pour couvrir le ciel d'une aussi grande toile.

Après déjeuner, Sa Majesté s'est appuyée sur mon bras et, pendant plus d une demi-heure, nous nous sommes promenées dans le parc, évoquant les souvenirs d'autrefois, sa visite à mon atelier, mes succès, mon déjeuner à Fontainebleau. A certain moment, nous avons parlé du prince Loulou et nous avons pleuré toutes les deux.

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