LE DOMAINE DE LA PARFAITE AMITIÉ
C'était durant l'été de 1898, à peu près au temps de la visite de la reine Isabelle, Rosa Bonheur m'ayant un jour emmenée dans le couloir qui conduisait à sa chambre, s'arrêta devant une des grandes volières qui étaient là, non sans provoquer un certain émoi chez ses hôtes, et découvrit une porte jusqu’alors entièrement dissimulée. Un tour de ciel donné, cette porte poussée :
— Entrez, ma chère Anna, me ditelle d’une voix grave. C est la chambre de Nathalie. Sauf quelquefois Céline quand je lui en donne l'ordre, personne étude de chien. que moi n'en a franchi le seuil depuis
Dessin de Rosa Bonheur. ja moft je mon amie.
Je pénétrai un peu émue dans cette chambre dont j’ignorais l'existence et qui, avec sa tenture jaune et ses meubles élégants, me
parut beaucoup plus luxueuse que celle de Rosa Bonheur. Celle-ci me dit alors :
— Lorsque j’ai acheté cette maison, j'ai gardé, sur les conseils de Nathalie, une partie des meubles qui s'y trouvaient. A vrai dire, ils étaient dans un fort mauvais état, mais mon amie les a fait réparer à son goût. Elle était plus coquette que moi ; elle aimait le jaune, comme vous voyez, et avait l'habitude de dire que pour elle cette couleur représentait non pas l'envie, mais la gaieté. Elle avait raison; comment peut-on mieux obtenir la sensation de la lumière chaude et vibrante ?
Sur cette table à ouvrage, vous pouvez voir son chiffre, brodé au milieu d’arabesques. Sur un point, elle a fait pour moi beaucoup mieux que pour elle-même : les bordures de ses rideaux ne sont pas ouvragées, tandis que dans ma chambre toutes le sont et d'une façon artistique. Pour exécuter les broderies les plus compliquées, elle n'avait aucunement besoin de se laisser guider par un modèle; son aiguille allait au gré de son inspiration, tout comme lorsque je promène mon pinceau sur une toile.
Ma pauvre amie adorait le pays lumineux de la Côte d'Azur, et cependant, lorsqu’elle se rendit compte que, en dépit du beau soleil de Nice, sa fin approchait, elle me supplia de la ramener à notre chère maison de By, où elle avait vécu si heureuse, car elle tenait à rendre son dernier soupir dans les lieux mêmes où sa mère avait expiré.
Je me hâtai de déférer aux vœux de la chère malade. 11 était temps. Quelques semaines après notre retour, le 21 juin 1889, tout était fini.
Peut-être, dans le moment suprême, a-t-elle reçu de célestes consolations, car sa figure, amaigrie par de longues souffrances, prit soudainement une expression d’extase, et je l’ai entendue très distinctement
murmurer : «Que c’est beau de voir ces roses ! » Voici déjà neuf ans
que Nathalie m’a quittée, il me semble que c'était hier!
Quand vous me verrez sur le point de rendre mon âme à
Dieu, faites-moi transporter sur ce lit ; c'est là que Nathalie est morte, c'est là que je veux mourir aussi !
Pendant un moment, Rosa Bonheur demeura comme absorbée dans ses pensées; puis elle se dirigea vers l’armoire à glace, dont elle ouvrit la porte. Il y avait, sur une des tablettes, une cassette en bois de rose ; elle en souleva le couvercle et me montra une natte magnifique dont l'éclat soyeux et la belle nuance de brun Van Dyck s'étaient conservés aussi vifs qu'au temps où elle était tombée sous les ciseaux.
— Ces beaux cheveux sont ceux de Nathalie, fit-elle d'une voix un peu oppressée. Je les ai coupés au moment où on la mettait dans son