LE TROUPEAU, PAR ROSA BONHEUR
IVaprès une gravure de H. Vion, éditée par Georges Petit.
de moi, vous laisserez ma tête reposer sur votre épaule jusqu’au moment où je m'endormirai dans l'éternité
Quelques semaines après cette conversation, Rosa Bonheur m'emmena à Paris, pour me montrer au Père-Lachaise la tombe de l amie tant regrettée. Elle avait apporté une couronne de roses blanches. Après l'avoir déposée sur le monument, elle se recueillit un instant et me dit ensuite :
— Je désire que sur cette pierre vous fassiez inscrire mon nom : Rosa Bonheur, et en dessous le vôtre, Anna Klumpke : dès que je
dormirai ici mon dernier sommeil près de Nathalie, vous mettrez cette pensée au bas de l’épitaphe : L’amitié est une affection divine !
— Ne tenez-vous pas à ce que le nom de Nathalie soit gravé près du vôtre ? demandai-je.
Elle indiqua du doigt la frise du monument :
— L’inscription Famille Micas suffit pour montrer que Nathalie repose ici. Vous n’aurez besoin de faire graver que mon nom et le vôtre, puisque toutes deux nous recevrons l'hospitalité de ce monument.
Je n’avais pas manqué de faire part à ma mère, et des intentions de Rosa Bonheur à mon égard touchant sa fortune, et des volontés dont elle entendait que je fusse l’exécutrice suprême. Si, quant à moi, je me sentais aussi confuse de tant d’affection et de confiance que ma reconnaissance en était vive, ma mère s’effrayait de la lourde tâche qui devait être la mienne un jour; elle me suppliait de faire envisager à ma vieille amie les inconvénients et les difficultés auquels certainement je serais en butte. Les craintes de ma mère répondaient trop bien à mes propres préoccupations pour que je ne me fisse faute de les exposer à Rosa Bonheur; mais sur ce terrain l'illustre femme était sourde à toutes les exhortations.
— Votre mère a peut-être raison en thèse générale, répondaitelle, mais ma position vis-à-vis des miens n’est pas ce que l'on pense ordinairement. Je ne suis pas aussi riche qu’on le suppose; si j’ai trois cent mille francs d'économies, il en est cent mille qui viennent de Nathalie. Je n'ai jamais fait qu’un unique héritage, en effet. Ce n'est pas de ma pauvre mère, qui n’a même pas eu un tombeau, ni de mon père, dont il m’a fallu payer les dettes. C'est de ma chère Nathalie que je tiens le tiers de ma fortune; le reste est le fruit de mon travail. J'ai ici quelques études qui représentent ma vie, — par parenthèse, les Tedesco ont toujours souhaité que je les leur cède, mais j’aimerais mieux être réduite à vivre d'un morceau de pain que d'y consentir. Si jamais votre famille ou la mienne réussissaient à nous séparer et à interrompre ainsi notre bonheur, je détruirais tout ici, je vous le jure : ils n'auraient rien. — C’est la Providence qui vous a envoyée près de moi, ma chère Anna
Sous l'empire de cette préoccupation constante, Rosa Bonheur avait hâte de réaliser le dessein qui lui tenait au cœur. Elle signa son testament le 7 novembre, sans pour cela recouvrer instantanément la tranquillité de son esprit. Quelque temps même, elle demeura sans paraître s'intéresser aux travaux qu'elle avait en cours.
Le soir du 28 novembre, elle m'appella auprès d'elle, et me dit, avec une gravité dans la voix qui dénonçait I importance que cet entretien présentait à ses yeux :
Voici une lettre que vous remettrez le jour de ma mort entre les mains de M£ Tollu. Je veux qu il en donne lecture devant votre famille et la mienne réunies. Dans cette lettre, j'expose les raisons qui m engagent a vous taire ma légataire universelle; je raconte comment je vous ai connue et pourquoi je me suis attachée à vous. Je parle de mes amis