‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 189 sur 220 · CERF EN FORÊT, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

CERF EN FORÊT, PAR ROSA BONHEUR

dernier. Cette lettre expliquera les raisons auxquelles j’ai obéi en rédigeant mes dispositions dernières.

Il faut que j'aborde la question de mon enterrement, et que

nous en suivions ensemble point par point le programme.

Hier, devant le notaire, vous sembliez étonnée de voir que

dans mon codicille je vous chargeais de décider de la nature de mes obsèques. Personnellement, je suis partisan des enterrements civils, mais comme je veux être enterrée avec la famille Micas, je ne saurais y entrer décemment qu’en passant par l'église, ainsi que l'ont fait, non seulement Nathalie, mais encore tous ceux qui occupent une place dans

celte tombe. Je ne puis exprimer moi-même ce changement apparent de mes opinions. C'est vous qui serez mon intermédiaire pour concilier le respect de mes convictions intimes avec des scrupules qui, pour être un peu tardifs, n’en sont pas moins très sérieux et très honorables.

Si je fais quelques concessions pour la manière dont on agira

vis-à-vis de mon cadavre, ma conscience philosophique est inébranlable. Jurez-moi, sur la mémoire de Nathalie, qu’aucun prêtre n'approchera de mon lit de mort.

— Je vous le jure, mais j’espère bien que Dieu vous accordera encore de longues années de bonne santé.

— Je le demande aussi, mais il est naturel que je quitte ce monde avant vous. Respectez mes volontés. Je désire que mon convoi soit en tout semblable à celui de mon amie; qu’il y ait pour moi comme pour elle un service à l’église de Thomery. De là mon corps sera transporté

au Père-Lachaise 11 sera célébré un second service dans la chapelle

du cimetière, comme je l’ai fait faire pour Nathalie, mais je repousse tous les honneurs que n’ont pas eus mes amies Micas. Ainsi, je ne veux aucun détachement de soldats à mes funérailles. J’entends aussi qu'aucun discours ne soit prononcé sur ma tombe

Des fleurs ? Oui, Nathalie en avait.

Ma famille marchera en tête du cortège, les amis viendront

ensuite.

— Et moi, où devrai-je me mettre? dis-je.

— Le premier rang appartient à ceux au profit de qui la loi établit la hiérarchie. Hélas! ma chère Anna, les afl'ections les plus sincères s’effacent devant les degrés de parenté. Mais qu'importe la place que vous occuperez au milieu de mon cortège, puisque vous en aurez une dans mon tombeau !

Elle m'embrassa et poursuivit :

— Soyez assurée que la sympathie que j’ai pour vous persistera au delà de mon existence terrestre; le cœur est vieux, mais l’âme ne vieillira jamais.

Cette conversation m'était horriblement pénible; mais puisque Rosa Bonheur avait tenu à régler d'une manière définitive la question de ses funérailles et la manière dont devaient être exécutées ses dernières volontés, je me résolus à la questionner sur divers points qu'il m'eût été douloureux d’aborder ensuite : mais c’est avec un tremblement dans la voix que je lui demandai comment elle entendait être vêtue dans son cercueil, et lequel de ses costumes, féminin ou masculin, avait sa préférence.

B O. U h S D ECOSSE COUCHÉS, A GLENCOE (1889), PAR ROSA BONHEUR. D’après une gravure de J. B. Pratt, éditée par Lefèvre et (ils, à Londres.

— Ni l'un ni l'autre, fit-elle vivement. Dans mon dernier sommeil, c'est en chemise de nuit, avec des bas noirs, que je veux être.

— Et vos décorations ? ne désirez-vous pas en emporter une ?

Elle eut un sourire plein d'ironie, pour me répondre :

— Pendant la vie, l’on peut porter ces insignes avec quelque satisfaction ; dans la mort, jamais! Cependant, mon Anna, quand j'aurai rendu mon âme à Dieu, je vous prie de mettre près de mon cœur la couronne de laurier que vous avez tressée et dont vous m’avez fait hommage. Et sur ma tombe, vous inscrirez, je vous le répète : L’amitié

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