CERF AUX ECOUTES
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Nous étions dans l'atelier et je peignais, lorsque Céline vint aviser sa maîtresse que 1 architecte et le serrurier chargés des travaux de la nouvelle construction l'attendaient dans la cour et la priaient de descendre.
Rosa Bonheur se leva ; je lis de même, me disposant à la suivre, mais elle me retint en assurant qu elle allait remonter presque aussitôt. Quel regret j’éprouve aujourd’hui d’avoir déféré à son conseil et de m’être abstenue d’assister à l'entretien.
Plus d une demi-heure se passa sans que je visse revenir Rosa Bonheur. J étais sur le point de descendre pour lui porter son collet et son chapeau, lorsque enfin elle remonta dans un état d'agitation extrême.
— J'ai eu tort, fit-elle, de me laisser entraîner à discuter en plein vent. Je ne me suis pas aperçue que je n’avais rien sur la tête ni autour du cou : il me semble que j’ai quelque chose dans la gorge. Et puis, un de ces hommes avait une haleine qui m’a soulevé le cœur, c'était une infection. J'espère bien cependant n'avoir pas attrapé quelque maladie contagieuse.
Elle s’étendit sur sa chaise longue, tout en poursuivant :
— Ah! qu’il me tarde de nous voir toutes deux installées devant ma Foulaison. Les volets que j’avais combinés pour les fenêtres du nouvel atelier, dans le but d’intercepter les reflets du gazon, sont enfin à leur place, mais ils sont si lourdement construits qu’il faudrait bien deux hommes pour les manier. Cette fois-ci, je pense pourtant être arrivée à me faire comprendre; ce ne sera pas malheureux, après huit mois de réclamations.
Nous allâmes bientôt dîner, pour revenir ensuite au grand atelier. Rosa Bonheur s'assit dans son fauteuil. J’avais attaché au lustre électrique une grande feuille de marronnier faisant abat-jour, grâce à quoi elle était plongée dans l’ombre. Elle se mit à examiner son grand tableau et il me sembla deviner la joie dont elle était animée, à la pensée de ce qu'elle allait entreprendre pour l'achèvement d’une œuvre qui lui tenait à cœur et qui devait être le couronnement de sa carrière.
Maintenant, voici qu’elle allumait une cigarette. Ses yorkshires sautillaient autour d’elle. Daisy parvint à s'installer avec autorité sur ses genoux ; quant à Charley, il remuait sa queue avec vivacité et grattait les bottines de sa maîtresse, tant qu'elle lui donna une petite claque amicale sur le dos, et il se résigna à s'étendre à ses pieds.
— Vous souvenez-vous, me dit-elle, de ce passage charmant de Xavier de Maistre dans le Voyage autour de ma chambre : « C est un
excellent meuble qu'un fauteuil Il est quelquefois doux de s’y étendre
mollement Un bon feu, des livres, des plumes, — et j'ajouterai de la
musique, — que de ressources contre l'ennui Les heures glissent alors
sur vous et tombent en silence dans l’éternité sans vous faire sentir leur triste passage. » Faites-moi entendre une sonate de Mozart, je vous en prie, une de celles avec lesquelles ma mère me berçait autrefois. Vous chanterez ensuite quelque chose de Gluck. Pour terminer, vous accompagnerez votre sœur Julia, qui certainement voudra bien nous jouer du Haendel sur son violon.
Je me mis au piano, et commençai de jouer. Rosa Bonheur écoutait, les yeux fermés; plusieurs fois il me sembla qu’elle sommeillait, mais aux derniers accords elle se leva en disant :
— Restons sur cette harmonie grandiose, on se serait cru au Paradis. Bonsoir, mes chères amies.
Le jour de la Pentecôte, avant déjeuner, Rosa Bonheur nous conduisit au nouvel atelier et nous fit admirer le grand châssis vitré.
— C'est enfin l’éclairage magnifique que j’ai si longtemps rêvé. Dès la fin de cette semaine, la Foulaison sera installée, je pense. Encore un an de travail et j’aurai accompli le vœu de Nathalie. Voyez-vous cette place vide au-dessus de la cheminée ? Je la destine à un bas-relief que je vais bientôt commencer. 11 représentera des chevaux sauvages, et cela en souvenir de ceux qui nous ont si providentiellement rapprochés, Anna et moi.
Tout en parlant, elle avait aperçu une toile d'araignée qui s’était accrochée à l’une des fenêtres. Elle eut un sourire :
— Déjà mes petites amies se sont installées, elles ont été plus alertes que moi, car je n’entrerai en possession que dans deux ou trois jours. Leur activité est de bon augure, c'est un signe qu’on travaillera beaucoup ici.
En revenant vers la maison, Rosa Bonheur fit remarquer à ma mère que l’architecte avait eu l’heureuse idée de symboliser l’amitié de ses deux filles artistes (elle et moi), en sculptant, sur le fronton d’une des fenêtres de leur atelier, deux roses réunies par un ruban.
Au moment de se mettre à table, elle avoua qu'elle ne se sentait pas dans son état normal depuis la veille, et qu’elle n’avait aucun appétit.
— Je ferais mieux de m’étendre sur ma chaise longue, fit-elle.
Elle s’y étendit en effet et nous dûmes déjeuner seules, ce qui jeta un voile de tristesse sur notre repas.
Dès qu’il fut achevé, je remontai à l’atelier, où Rosa Bonheur était
BERGERS LANDAIS, PAR R OSA BONHEl'R.
restée confiée aux soins de Céline. Sans doute, pendant notre absence, ses pensées avaient-elles pris un tour lugubre, car elle me dit brusquement :
— Anna, ne fais pas de vente publique quand je ne serai plus : si tu as besoin d'argent, vends une étude.
— Chère amie, répliquai-je, le cœur serré, pourquoi songer à tout cela, qu’avez-vous à redouter ?
— Je n'ai pas peur de la mort Cependant je désirerais bien
rester avec toi encore quelques années ; mais à la grâce de Dieu !
Vers le soir, je m'aperçus que ma vieille amie éprouvait quelque difficulté à parler, et que l’intérieur de sa bouche était devenu blanc. J’en éprouvai un trouble profond et une vive inquiétude.
Autrefois, j'avais perdu une sœur de la diphtérie; je me demandai naïvement si Rosa Bonheur n'était pas atteinte du même mal et je fis appeler en toute hâte le médecin de Thomery, le D1 Gilles.
— Ce n'est pas la diphtérie, déclara-t-il après avoir examiné la malade, mais la grippe. \llle Rosa devra garder le lit pendant quelques jours. Et il se retira, après avoir ordonné divers soins.
Ma mère, Céline et moi, nous veillâmes.
Rosa Bonheur passa une mauvaise nuit. Néanmoins, au matin, le docteur la trouva un peu mieux. 11 lui appliqua de la teinture d’iode sur la poitrine et sur le dos, et lui fit prendre de la quinine. Un peu peu plus tard, Mmc Gauthier étant venue voir notre malade, put échanger quelques paroles avec elle.
Dans l’après-midi, Rosa BonKeur commença à tousser et â se plaindre de violentes douleurs dans le dos.
— Je me sens fatiguée et brisée, disait-elle, et ses beaux yeux me regardaient avec tendresse.
A sept heures, nouvelle visite du docteur. Il prescrivit de continuer le traitement, et quoique la gorge fût très enflammée, ne vit aucun sujet d'alarme.
Cependant, le mardi matin, entre quatre et six heures, la malade fut prise de telles souffrances, que je fis atteler immédiatement pour aller chercher le docteur. Il se borna encore à prescrire des applications de teinture d'iode et de laudanum.
Je lui demandai s'il ne conviendrait pas d'appeler en consultation un de ses confrères de Paris; il ne le jugea point utile.
— Ce sont des rhumatismes intercostaux, tranquillisez-vous, j'ai vu mademoiselle Rosa bien plus malade.
Rosa Bonheur sommeilla et se déclara un peu soulagée.
\ ers onze heures du matin, elle demanda à manger de la panade et je pus observer que des yeux elle suivait avec intérêt Céline procédant à la toilette quotidienne de ses oiseaux.
Plus tard dans la journée, Rosa Bonheur me dicta diverses lettres, pour aviser ses amis qu’elle était obligée de garder le lit.
Le mercredi matin, troisième jour de sa maladie et veille de sa mort, elle me pria de l'aider à passer son peignoir pour aller dans la