CERFS F. N FORÊT ( I 883), PAR ROSA BONHEUR
(Metropolitan Muséum, à New- York.)
chambre de Nathalie, devenue la mienne. Bien qu a regret, car je craignais un refroidissement, je n’osai pas refuser ce qu elle me demandait en grâce, et lui prêtai l’appui de mon bras.
En entrant dans la chambre, mon amie s aftaissa sur un fauteuil où elle demeura silencieuse pendant que ses regards erraient sur les divers meubles, avant de s’arrêter à la fin sur le lit. Pensant qu elle était venue là pour changer d'air, je lui demandai s il lui plairait de s y installer. Elle laissa s écouler quelques instants, avant de me répondre avec un accent de résignation, qu elle préférait retourner dans la sienne.
Je l'aidai à s'y rendre; chemin faisant, elle fixait sur moi ses beaux yeux noirs en me recommandant de vénérer la mémoire de celle qui avait rendu le dernier soupir dans cette chambre.
Ces paroles, le ton dont elles étaient prononcées, m'ont serré le cœur d’une émotion poignante. Rosa Bonheur se croyait-elle perdue ? Était-elle venue près du lit de Nathalie pour y mourir, ainsi qu’elle en avait exprimé le vœu? Et est-ce par crainte de m’effrayer qu’elle avait renoncé à ce triste dessein ?
Le docteur est revenu à deux heures. Après avoir examiné attentivement la malade, il m’a dit, d’un ton anxieux qui m'a fait frissonner, son intention de télégraphier immédiatement au Dr Apostoli, de Paris, qui plusieurs fois déjà avait soigné Rosa Bonheur et en qui elle avait grande confiance, car l'état était devenu subitement grave ; il s’agissait d'une congestion pulmonaire grippale.
De mon côté, je fis appeler mon beau-frère, le Dr Dejerine. Tous deux arrivèrent bientôt.
Le soir venu, le médecin de Thomery pensa de son devoir de s'installer au chevet de la malade pour y passer la nuit, et cela m'a ouvert les yeux sur la gravité du mal.
Dans ma détresse, je me suis rendue auprès de ma mère, nous nous sommes agenouillées et nous avons prié avec ferveur.
Le lendemain, qui était le 25 mai, le médecin m'ayant avisée qu’il lui fallait s’absenter pour visiter d’autres malades, il m’a semblé voir là une raison de me tranquilliser. Je suis donc restée près de Rosa Bonheur. A un certain moment, je vis ses lèvres remuer. M'étant penchée vers elle, je lui ai demandé s’il ne lui plairait pas de prendre un peu de lait.
— Non, mon Anna, fit-elle en me caressant les cheveux Chante-
moi le Lac.
Je n'avais guère le cœur à chanter, et n'osai refuser cependant. Ayant ouvert les portes qui faisaient communiquer sa chambre avec son cher « sanctuaire », et tout en m'accompagnant du piano, j’ai donc entonné le prélude de Niedermeyer. Mais ma voix tremblait et j'avais peine à articuler les premiers vers de la célèbre romance que Rosa Bonheur aimait tant et qu'elle m'avait apprise à aimer aussi.
L’entrée soudaine de ma mère m’arrêta court : Rosa Bonheur me réclamait.
Je me précipitai vers ma chère amie, qui d'une voix triste et brisée me dit lentement :
— Si nous devons nous séparer bientôt, nos âmes se retrouveront
J'ai lutté tant que j'ai pu Je ne peux plus!
— Faites encore un effort, dis-je en sanglotant.
Pour toute réponse, elle dit :
— Je veux que tu restes un ange !
Et ses yeux se fermèrent. Je n osai dire un mot.
Bientôt le docteur rentra. Son attention se porta aussitôt sur les mains de Rosa Bonheur. Je fis comme lui instinctivement, et fus frappée de voir que des tâches bleuâtres avaient envahi les ongles.
Sans me rien dire, il sortit aussitôt pour annoncer que tout était
fini !
Quant à moi, demeurée seule auprès de la mourante, je voyais avec terreur son visage devenir livide.
Un violent désespoir me saisit; je n'en pus retenir l'expression et me mis à crier :
— Non! non! ma chère amie, ne me quittez pas! Rosa, ma chère Rosa Bonheur!
Ses paupières se soulevèrent doucement, scs yeux se tournèrent vers moi, et comme un murmure, je l'entendis qui disait :
— Anna! mon Anna !
Une prière de reconnaissance s’éleva de mon cœur. Il me vint à la pensée que l'âme de Nathalie devait être là, prête à s'unir à celle de son amie, mais qu'en compassion de mon désespoir, la noble femme retardait généreusement l'instant de la douloureuse séparation.
— Rosa Bonheur n'est pas morte, m'écriai-je, elle vit, elle vit!
Le docteur, immédiatement revenu, ordonna d'apporter des serviettes chaudes; j’eus la sensation ,que la chambre se remplissait de monde, puis je ne sais plus ce qui se passa : j’avais perdu connaissance.
Je revins à moi dans les bras de ma sœur, Mme Dejerine, venue de Paris à mon appel.
— Ne t’occupe pas de moi, songe à sauver Rosa Bonheur.
Hélas ! mon vœu si ardent ne fut exaucé que pour quelques heures. La vie s'en allait par degrés, comme une flamme qui s’éteint.
De temps en temps, la mourante disait encore :
— Anna ! Anna !
Me rappelant alors sa suprême recommandation, je m'assis sur son lit, je passai mon bras autour de son cou, sa tempe touchant la mienne, et j’attendis, le cœur pressé comme dansunétau. Des lèvres de Rosa Bonheur s'échappa encore, pareil à un souffle :
— Je serai ton ange gardien
Je ne pouvais me résoudre à croire la mort si proche et dans mon navrant et naïf désir je répétais :
— Demain vous serez mieux Dormez tranquille Heureuse..
heureuse
Hclas ! Iout à C0UP je sentis qu’elle devenait froide; je pressai
sa main dans la mienne pour la réchauffer, mais un frisson glacé courut dans mes veines; il me sembla que moi aussi j’allais mourir.
Docteur! m écriai-je, mettez votre main sur son front.
— Il faut plutôt que je m’occupe de mademoiselle! répondit-il un peu brusquement.