LES HOMMAGES QUI LUI FURENT RENDUS
Des années déjà nombreuses se sont écoulées depuis le jour où les restes de Rosa Bonheur turent déposés au cimetière du Père-Lachaise, près de ceux de Nathalie Micas, l'amie d'autretois. Ayant achevé le récit d'une vie si remplie, la tâche de l'amie survivante pourrait sembler épuisée, s'il ne lui restait, en mémoire de celle qui n'est plus comme à l'égard d'elle-même, le devoir d'exposer au lecteur la manière dont furent exécutées les volontés de l'illustre défunte.
La lecture de son testament, que j'ai cru bien faire de donner à la tin de ce volume, celle de la lettre qui le complète, venant après la narration des propos de Rosa Bonheur touchant sa fortune et ses biens, est faite pour donner quelque
MEDAILLON DE MARBRE, PAR G. LOISEAU-BAILLY Dédié à Rosa Bonheur par la ville de Paris.
idée des difficultés du rôle délicat, par son imprécision en plus d'un point, qu'il me restait à remplir; elles ne sauraient dire combien grandes étaient mes perplexités.
La lettre si poignante et si triste de Rosa Bonheur me confiait la mission de délivrer à son frère la part d’héritage que, suivant les circonstances, elle lui eût assignée si d’outre-tombe elle eut pu faire
entendre sa voix ! Or, ses dernières volontés m’interdisaient de
disposer en aucune manière de la maison ni de tout ce qui avait appartenu aux Micas. C'est donc uniquement sur la fortune mobilière de Rosa Bonheur que je pouvais prendre ce qui devait revenir à son frère. Après réflexion, j’avais enfin décidé d'offrir à M. Isidore Bonheur de partager avec lui les Joo.ooo francs que sa sœur possédait en propre, et j'étais allée faire part de ma détermination à M. Tedesco qui avait ces fonds en dépôt, lorsque, à ma grande stupéfaction, le marchand de tableaux s’écria :
— Vous ignorez donc que Rosa Bonheur laisse une fortune considérable en œuvres de toute nature Je vais vous faire une proposition.
Si vous consentez à nous céder en bloc tout ce qui se trouve dans ses cartons, nous vous offrons un million et demi.
Un million et demi ! Pouvais-je croire qu'il se trouvait à Bv des études en assez grand nombre pour prétendre à une telle valeur, alors que je n'en connaissais qu'une vingtaine, que Rosa Bonheur m'avait montrées à diverses reprises, à l'appui de ses explications sur sa méthode de travail ? M. Tedesco n’eut aucune peine à se rendre compte que mon incrédulité n’était pas feinte, et il appela son frère aîné qui confirma ses dires :
— Voici bien quarante ans, fit celui-ci, notre père a proposé à Rosa Bonheur de lui payer l'ensemble de ses études la somme d'un million. Pour toute réponse, Mlle Rosa a levé les épaules en s'écriant : « Tedesco,
f -moi la paix ! » Depuis lors, elle a continué de travailler sans
relâche. Jusqu'à la fin de sa vie, elle a accumulé dans ses cartons des études d'une valeur égale peut-être à celles que notre père, si bon connaisseur, avait évaluées un million. Si nous vous faisons aujourd'hui l’offre d’un million et demi, nous n’agissons pas seulement en amis de Rosa Bonheur, mais en hommes d’affaires sérieux.
En présence de la situation inattendue qui venait de m’être révélée, je demandai à réfléchir. N’était-il pas indispensable, avant de prendre une décision définitive, de m’entretenir avec Mc Tollu, l’exécuteur testamentaire de Rosa Bonheur? Je ne dissimule pas, cependant, que, dans la joie de mon âme, j'étais prête à accepter l’offre généreuse de
MM. I edcsco; c était pour moi le moyen de remplir, au delà de tout ce que j’avais pu rêver, le beau rôle qui m'avait été confié.
Néanmoins, tandis que je racontais à Me Tollu l’entretien que je viens de citer, il me semblait entendre une voix très chère murmurer à mon oreille : « Lorsque mes études auront été vendues en bloc, il ne t'en restera plus aucune trace entre les mains. »
Comprenant le sens de ce précieux conseil, je dis à Me 1 ollu :
— En acceptant la proposition de ces messieurs, je perdrai évidemment le droit de reproduire les études; or, c est un peu son héritage moral que Rosa Bonheur m'a légué, n'est-il pas vrai t Je ne puis me résoudre à y renoncer ainsi. 11 me semble préférable d abandonner a M. Isidore Bonheur les trois quarts de toute la collection, en me réservant toutefois un droit de reproduction sur 1 ensemble de 1 œuvre. De sa part, M. Isidore Bonheur fera ce qu’il voudra.
— Vous ne comprenez donc pas, s’écria le notaire, qu on ne peut partager des œuvres d art comme on ferait de titres de rentes.' Si nous
voulez être généreuse, vous avez seulement deux partis devant vous : accepter l’offre de ces messieurs, ou faire une vente publique. Mais, avec toutes les libéralités qu'il vous reste à accomplir, je m’oppose à ce que vous abandonniez les trois quarts du produit. La moitié suffira bien, et ce sera encore un cadeau royal. Croyez-vous que M"e Micas aurait fait ce que vous proposez ?
Faire une vente aux enchères publiques, c’était contraire au vœu de Rosa Bonheur. N’était-ce pas, néanmoins, la seule manière de résoudre aisément le problème ?
Mon offre d’abandonner, après tous frais payés, la moitié du produit de la vente des tableaux et des études à M. Isidore Bonheur avait été moralement acceptée, lorsque me parvint subitement une assignation, dans laquelle je me trouvais accusée par la famille d'avoir capté le
testament de Rosa Bonheur en hypnotisant l’illustre femme C'était
un procès avec tous ses ennuis.
Sans doute, j'avais un moyen fort simple de me tirer d’embarras : renoncer au rôle que Rosa Bonheur m’avait confié, abandonner le titre de légataire universelle et l’héritage : par là je pouvais espérer, jusqu’à un certain point, couper court à la calomnie; mais telle n’était pas la volonté de Rosa Bonheur. J’avais été honorée de son amitié; il en résultait pour moi le devoir de montrer que je méritais la confiance qu’elle m’avait témoignée.
Cependant, pour permettre de procéder à l’inventaire légal, l’on avait levé les scellés apposés à l’intérieur du château, et les recherches faites à cette occasion, confirmant Iers assurances de M. Tedesco, avaient amené la découverte, dans tous les coins et recoins, de cartons bourrés d’études soigneusement classées : c’étaient des chevaux, des bœuL, des moutons, des cerfs, des sangliers, des lions, etc., tous les animaux en résumé qui, durant soixante années, avaient défilé devant le crayon de Rosa Bonheur. Toute avertie que je fusse à cette heure, mon étonnement se trouvait peu diminué en présence d’une telle accumulation de travaux : c’était une vie entière de labeur qui s’étalait à mes yeux, et je compris enfin la portée des propos que Rosa Bonheur avait à plusieurs reprises tenus devant moi, et que j’ai déjà consignés dans ce livre : « J’aurais mieux aimé me contenter toute ma vie de pain sec que de
vendre mes études Ah ! si pour quelques pièces d'or j'avais lâché
mes instruments de travail, je me serais condamnée à croupir dans l'oisiveté aussitôt que l’hiver de ma vie serait venu ! »
Au fond de mon cœur, je remerciai ma noble amie de l’inspiration qu elle m’avait suggérée et qui allait me permettre de constituer un